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DANS
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LES DEUX S I C I L E S.
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DANS LES DEUX SICILES
ET DANS
QUELQUES PARTIES DES APENNINS,
Par Spall anzani , Professeur d’Histoire naturelle dans l7 université de Pavie.
! 'Traduits de V Italien par G . Toscan , Bibliothécaire du Muséum national dé Histoire naturelle de Paris > avec des notes du cit . Faujas-de-St.-Fond.
TOME CINQUIÈME,
A PARIS,
Chez Maradan, Libraire , rue Pavée - André - des - Ares > n°. 16,
AN VIII*
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DANS
LES DEUX SICILES.
- ^ .
CHAPITRE XXXII.
Fossiles et animaux des environs de Messine . Notices historiques et littéraires sur cette ville .
Les collines qui environnent Messine dans la par» tie opposée à la mer sont composées de granit, lequel n’est, selon toute apparence , qu’une con- tinuation de celui de Melazzo. En sortant parla porte de 3 Legni , à la hauteur d’environ vingt pieds au-dessus du niveau de la mer, on ren- contre cette roche, qui s’étend en grandes mas- sés , et va former à l’ouest une pente rapide sur laquelle est bâtie une portion des murs antique^ de la ville.
Les principes constituans de ce granit sont le quartz , le feld-spath et le mica. Celui-ci est de Tome V. A
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deux sortes : la première à feuilles membra- neuses , argentines , serai transparentes , appli- quées les unes contre les autres ; la seconde à écailles luisantes, brunes, opaques et solitaires. Le feld - spath , partie dominante , se montre sous une forme rhomboïdale ; sa couleur est d’un blanc bleuâtre; sa cassure brillante , lamelleuse, reluisante dans les angles. Il jette de vives et abondantes étincelles sous le briquet. Au feld- spath est étroitement uni le quartz , disposé en petites masses , grasses au toucher , resplendis- santes , semi-transparentes.
Dans la création de ce granit, le feld-spath a été distribué de manière qu’en plusieurs endroits il forme des veines très-inégales, les unes de quel- ques lignes , les autres de plusieurs pieds d’épais- seur,qui courent dans des directions plus ou moins obliques , et quelquefois verticales à l’horizon.
Ce feld-spath présente un phénomène que Ton a rarement occasion d’observer ; je veux parler de son altération. Tandis que les roches de ce genre se conservent pour la plupart in^ tactes, bien qu’elles soient exposées aux injures de l’air et à l’action des météores, les veines du granit en question se trouvent çà et là brisées en petits morceaux qui affectent la forme rhom- boïdale t et tombent en poussière dès qu'on les v? 1:
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DANS LES DEUX SICILE S. presse entre les doigts. Mais pour bien voir les produits naturels de cette décomposition , il faut les chercher principalement sous les murs de la ville , dans les endroits où la chute de gros quartiers de granit qui leur servaient de fon- dement a laissé leur base comme suspendue en Fair. Au milieu du détritus des feld spaths, on découvre les grains du quartz , les micas , pres- que dans leur état d’intégrité. Cependant cette altération n’est qu’à la surface : si l’on casse le granit à un ou deux pieds de profondeur , on le trouve très-sain.
En sortant de la ville par une autre porte, et avant d’arriver aux collines , on rencontre encore cette roche sur laquelle est bâti un petit faux- bourg j et une chose digne de remarque , c’est que les maisons dont les fondations étaient ap- puyées sur cette roche , ne furent point endom- magées par les derniers tremblemens de terre. Ensuite elle va se ramifiant dans les collines et les montagnes qui avoisinent Messine ; elle forme Antennamare, le mont le plus élevé des environs, où les Messinois font pendant l’hiver, leur provi- sion de neige pour l’été.
Ce granit , tant au pied des collines qu’à leur sommet et sur la croupe des montagnes , s’élève çà et là en forme de bosse , présente des en-
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tassemens irréguliers , tantôt groupés ensemble * tantôt interrompus par des bancs de sulfate de chaux et de carbonate calcaire : structure qui s’offre également dans le granit de Melazzo.
Il est arrivé dans ces granits ce que j’avais déjà remarqué dans les sulfates de chaux qui gisent au pied des Apennins , en citant pour exemple les collines du Modénois , du Bolonois et de la Romagne , où ces sulfates ne sont point disposés par couches , mais où ils présentent des agîo- mérations diverses formées chacune d’un seul bloc.
Au reste, j’aurais tort de prétendre qu’il n’y a dans le granit de Messine et de Melazzo aucunes couches bien prononcées 3 sur -tout après que Saussure a reconnu qu’il en existe dans tous les granits des Alpes ; il pourrait se faire qu’on en découvrît dans l’intérieur de celui dont nous par- lons, tandis qu’à la surface du sol, on ne le voit que sous la forme de grands blocs désunis, qui ne conservent aucun ordre entr’eux.
Avant mon départ pour la Sicile , un homme qui me parut assez versé dans l’histoire naturelle, me parla à Naples du granit de Messine, et m’as- sura que j’y trouverais des corps marins pétrifiés, en m’indiquant le site même où s’offrait ce phé-
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nomène , le monastère do Saint-Esprit, à cinq milles de la ville , entre l’ouest et le sud-ouest. Vous verrez , me disait-il , dans le coin d’une chambre au rez-de-chaussée de cet édifice, une masse de granit qui communique en dehors avec celui de la montagne ; dans cette masse vous dé- couvrirez des dépouilles d’animaux marins , par- tie ensevelies dans l’intérieur, partie attachées à la surface. Si vous examinez le corps de roche granitique qui environne le monastère , vous y trouverez les mêmes dépouilles. — Je lui répon- dis que si ce granit était de première formation, le fait allégué m’étonnerait beaucoup , ne con- naissant aucun exemple que desemblables roches recelassent dans leur sein des testacées , ou au- tres productions de la mer 5 mais que mon éton- nement cesserait si ce granit était de seconde formation , c’est-à-dire , produit par les parties du granit primitif, décomposées et ensuite réu- nies par le moyen de l’eau.
Je n’avais point oublié cette conversation , et mon premier soin , après avoir reconnu la qua- lité des roches granitiques de Messine , fut de me transporter au lieu indiqué, où, comme l’on pense bien , rien n’existait de semblable à ce qui m’avait été dit. Toutefois l’erreur était cachée sous une telle apparence de vérité , qu’elle pou-
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vait faire illusion à des yeux peu exerces. Le bloc en question , ainsi que tout le granit qui environne le monastère du Saint-Esprit ,, est re- couvert d’une croûte de carbonate calcaire d’iné- gale épaisseur , pétrie , pour ainsi dire , de ma- drépores. En n’examinant que les places où cette croûte est mince et interrompue par des ger- çures qui mettent à découvert le granit , il est aisé de croire que les madrépores y reposent 5 d’ailleurs on en voit d’implantés dans les cre- vasses , dans les fentes du granit même : en faut il davantage pour se laisser induire en erreur ? Ayant fait rompre avec des pics les morceaux qui en imposaient le plus, je m’assurai que les madrépores n’avaient rien de commun avec le granit 5 que dans aucune circonstance ils n’étaient ni attachés immédiatement à sa surface, ni, moins encore , renfermés dans son sein , mais qu’ils se trouvaient toujours étroitement liés avec la croûte du carbonate calcaire. Cette croûte , qui s’étend sur beaucoup d’autres collines des environs de Messine , recouvre presque par-tout le granit , et elle contient d’ordinaire Une grande quantité de ces corps marins. Comme son épais- seur est quelquefois de deux ou trois pieds, et qu’elle est en même temps susceptible d’être taillée et de recevoir un certain poli , les Messi- nois en font usage pour leurs édifices \ aussi en
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ai-je apperçu un grand nombre de morceaux, les uns brisés , les autres entiers, en parcourant les ruines immenses de cette ville.
Ce carbonate calcaire de couleur jaune tirant sur le rouge est du nombre des pierres dures de son genre ; ses surfaces sont égales , et ses cassures conchoïde$ à la manière des silex; il se dissout entièrement et avec effervescence dans l’acide nitrique; sa décomposition par l’acide sul- furique donne naissance à de très-beaux cristaux sélénitiques. Cette pierre s’étend , comme nous l’avons dit , sur le granit , et il est plus facile de la rompre que de l’en détacher.
Les madrépores qu’elle contient sont d’une seule espèce, que l’on prendrait au premier coup- d’œil pour la turbinata de Linnée, ou la trochi- formis de Pallas. En effet , elle lui ressemble par la grosseur , par la figure , qui est celle d’un sabot, et quelquefois même par sa forme appîa- tie. Mais elle en diffère par des caractères essen- tiels : elle n’a qu’un petit creux en manière d’en- tonnoir dans sa partie supérieure ; elle est pé- dunculée et lisse à l’extérieur , tandis que celle de Linnée ou de Pallas présente à son sommet un hémisphère concave , est privée de pédun- cule , et marquée de stries le long du corps. Si l’on consulte ensuite les autres descriptions
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de ces deux auteurs qui ont le plus et le mieux écrit sur les madrépores , on n’en trouvera au- cune qui convienne à ceux dont je parle 5 d’où je conclus qu’ils constituent une espèce nouvelle, qui peut-être fait partie du nombre des espèces que Ton ne retrouve aujourd’hui que dans l’état de fossile : sa plus forte grosseur est de trois pouces et demi.
Quant à la pétrification de ces madrépores , voici ce que j’ai observé. Dans les uns, les cavités entre les lames des étoiles sont remplies de carbo- nate calcaire, et ceux-là forment le plus grand nombre ; dans les autres, ces cavités n’ont reçu au- cune matière : tous sont environnés d’une écorce de l’épaisseur d’une demi -ligne , attachée à leur corps, ou plutôt incorporée avec eux. Cette écorce pénétrée par le gluten îapidifique cal- caire, s’est pétrifiée; mais la pétrification se rap- proche plus du spathique que du simple calcaire. En effet, elle est semi-transparente, un peu lu- cide; son grain est fin, et plus dur que celui de la croûte : même aspect dans les lames des étoiles et dans le péduncule. J’ai reconnu, par les moyens usités , que cette pétrification plus fine est pu- rement calcaire. Du reste on ne trouve aucun de ces madrépores, soit calciné, soit dans l’état na- turel : tous ont subi une véritable pétrification.
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Outre quelques camites et quelques tellinites mêles avec les madrépores dans le carbonate calcaire, j’y ai trouvé une espèce d’hélicite qui mérite d’être rappelée. Sa coquille blanche a au-dehors l’apparence d’une parfaite conserva- tion : elle est marquée de cinq cordons trans- versaux. Mais à peine on l’entame avec l’ongle, qu’elle se décompose subitement et s’en va en poussière impalpable , montrant par-là qu’elle a été calcinée. Le noyau, lisse à l’extérieur, est piqué de petites taches dentritiques; ses grandes volutes résultent du carbonate commun , et ses petites d’un spath transparent.
Le nombre des madrépores est prodigieux dans cette roche coquillière qui s’étend à l’ouest et au sud de Messine ; pour en donner une idée , il suffît de dire que les murs de la ville , qui ont quatre milles de tour, en sont presqu’entièrement construits. Ce n’est pas tout : au sud-ouest, et à deux milles de distance de la même ville, on ren- contre une autre roche congénère, mais tendre, et presque pulvérulente , immense réceptacle de madrépores plus petits, d’espèces diverses, mais non susceptibles d’être caractérisés , à cause de leur désorganisation. Les Messinoîs s’en servent comme de la précédente pour faire de la chaux. On y voit plusieurs carrières ouvertes
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pour cet usage. Je les ai parcourues , et j’en ai trouvé une qui pouvant offrir quelques objets d’instruction, mérite la peine d’être décrite.
Elle existe au sommet d’une colline située au sud, et près des Cateratte. Là , dans un rocher taillé à pic, est une excavation profonde faite de main d’homme, et provenant de l’extraction delà pier- re, de nombreuses et larges fissures en sillonnent les parois 5 et ces fissures , parsemées de beaux cristaux spathiques , forment autant de géodes cristallisées. Les cristaux sont hérissés de pointes à la manière des oursins de mer 5 les plus grandes ont un pouce et demi de long, et chacune repré- sente une pyramide triangulaire très- effilée au sommet. Les eaux qui ont pénétré ce rocher étaient si surchargées de suc spathique, et le lieu si propre à sa cristallisation , qu'il n’est pas une cavité , pas une crevasse qui ne soit revêtue de quartz cristallisé.
Bien que les madrépores de ce lieu aient été détériorés parle temps, ou peut-être par d’autres agens destructeurs, au point de ne plus offrir de caractères spécifiques par lesquels on puisse les distinguer comme espèces , ils sont cependant très-reconnaissable9 comme genre. Rien de plus ordinaire que d’en découvrir au-dedans et au- dehors de la carrière , des parcelles où les étoiles
DANS LES DEUX SICILE S. II sont très-distinctes. Si Ton examine avec attention la terre qui les enveloppe , on s’apperçoit qu’elle n’est elle-même qu’un composé des débris de ces animaux marins. La colline entière et les autres collines adjacentes en sont pour ainsi dire for- mées. Et cependant, de tant de familles dont les dépouilles se sont accumulées sur les rivages de Messine , aucune , si l'on s’en rapporte aux pê- cheurs messinois , ne se retrouve dans la mer environnante.
C’est là sans doute un phénomène difficile à expliquer, mais déjà observé par plus d’un na^ turaliste, que les analogues vivans des testacées et autres animaux marins , pétrifiés et fossiles , n’existent presque jamais dans la mer qui baigne les terres où on les trouve dans cet état. J’en ai donné moi-même deux exemples remarquables dans les Mémoires de la Société italienne , l’un tiré d’une espèce de peignes dont les dépouilles composent une chaîne de montagnes dans la ri- vière du couchant de Gênes $ l’autre, d’une es- pèce de tellinite qui forme toute une montagne dans le voisinage de Constantinople, quoique les mers de ces deux pays ne nous offrent plus de semblables êtres vivans.
En descendant de la colline des Cateratte dans la vallée des Travidelle , on rencontre à fleur de
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terre une veine de charbon fossile ayant quinze à vingt pieds de circonférence : peut-être va- t-elle en s’élargissant dans l’intérieur. Elle est encaissée dans un schiste argileux très-friable , qui dans un sens se divise en lames : c’est aussi dans ce sens que courent les filons du charbon. Les Messinois n’en ignorent pas l’existence, quoi- qu’ils n’aient jamais songé à l’exploiter 5 le bois du pays , celui qui leur vient de la Calabre, suffi- sent à leurs besoins et au-delà. Ce fossile promet peu à sa surface 3 mais l’ayant creusé d’un pied, je le trouvai de bonne qualité. Il est noir , com- pacte, lustré, solide , sans mélange d’autres subs- tances 3 lent à s’enflammer , il exhale d’abord une fumée désagréable , ensuite une flamme vive et réjouissante 3 il se convertit après en braise très- ardente qui conserve long-temps sa chaleur: finalement il se réduit en cendre de couleur de brique cuite. Si l’on creusait davantage dans la mine, la qualité en serait probablement meilleure. Sans doute une telle ressource n’est pas à dédai- gner 5 elle épargnerait aux habitans les frais du bois qu’ils tirent chaque année de la Calabre.
Ce charbon fossile est divisible en lames de diverses grosseurs , et parmi ces lames , il se pré- sente souvent une petite curiosité naturelle : ce sont des cristallisations de sulfate de chaux à
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rayons tronqués obliquement, transparens, lui- sans, interposés dans le charbon.
A la suite de ces courses sur les collines et les montagnes des environs de Messine, je fus con- duit par l’abbé Grano au bord de la mer, en face de la ville, pour y voir un phénomène plus réel que celui des madrépores existans dans le granit, je veux dire une pierre sablonneuse qui se forme dans les eaux, et se reproduit à mesure qu?on l’enlève. Fazello a fait mention de cette repro- duction 5 l’explication qu’il en a donnée se ressent du siècle où il a vécu. Saussure en a aussi parlé, et ce naturaliste a su en pénétrer la véritable cause. De nouvelles vues se sont ofFertes à moi: je vais les exposer à mon tour.
Cette pierre ne se régénère jamais que sous l’eau ; c’est-là qu’on l’exploite pour la faire ser- vir principalement à des meules de moulin j quand les mineurs en ont enlevé un gros bloc , ils sont sûrs qu’une nouvelle pierre se formera à la même place : cette régénération se fait, non pas subitement , comme l’on pense bien , mais par succession de temps. Si au bout de trois ou quatre ans , on visite l’endroit qui a été miné , on s’apperçoit que le sable a acquis un premier degré de consistance , mais trop faible pour que le ciment qui en lie les grains résiste à la
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pression du doigt : il lui faut dix à douze ans pour devenir solide , et trente pour jouir d’une grande dureté. Il y avait alors sur le bras de S.-Ranieri près la Lanterne , et presqu’en. face de Carybde, une meule de moulin d’un pied d’épaisseur sur six de diamètre , tirée d’un gros bloc de cette pierre qui gisait à peu de pro- fondeur dans l’eau. Je pris plusieurs éclats qui s’en étaient détachés pendant l’opération, et j’en Fis l’examen. Les parties constitutives sont des écailles de mica , quelques particules de schorls noirs cristallisés, de feld-spaths , et quantité de grains de quartz. Ces trois derniers élémens ont les angles émoussés et la figure orbiculaire , à cause du frottement qu’ils ont éprouvé dans la mer. La pierre étincelle quelque part qu’on la frappe avec l’acier.
On dirait , au premier aspect , que ces parties constitutives ne sont si étroitement unies que par la seule force d’agrégation, car on n’y voit aucun ciment , ou substance glutineuse qui les lie entr’elîes j mais avec plus d’attention J on dé- couvre que chaque grain est entouré d’une pel- licule, au moyen de laquelle il s’est conglutiné avec son voisin en plusieurs points : tous forment ainsi un corps lié et très-dur. En effet , si avec la pointe d’un couteau on détache un grain d’un
DANS LES DEUX SICILE S. l5 autre , on apperçoit au point de la séparation la rupture de la pellicule, et les deux grains éga- lement intacts. Souvent la séparation s’opère de manière qu’une moitié de la pellicule restant en- tière, présente une cavité qui était la niche même du grain. Cette pellicule se compose d’une terre lapidifiée, très -fine, opaque, de couleur cen- drée , dont l’analyse offre pour résultat une forte dose de chaux, avec quelques parties d’argile et de fer.
Considérons maintenant le rivage où la mer agite le sable mobile. Nous n’avons pas de peine à découvrir sous l’eau les couches de cette pierre qui sont horizontales , et ont plusieursp ieds d’épaisseur. Les mineurs sont occupés à en dé- tacher de grosses tables , préférant celles qui s’enfoncent le moins sous l’eau, non que la pierre ne soit également bonne à une plus grande pro- fondeur , mais parce que l’extraction en serait trop difficile , pour ne pas dire impossible.
Comme il y a toujours entre chaque table une petite couche de matière moins dure , on les enlève aisément 5 sans cela , et si la pierre ne formait qu’un seul bloc , on ne parviendrait point à en tirer ces grandes tables que l’on emploie à faire des meules de moulin, et à d’autres usages. C’est ainsi que le suc terreux répandu dans les
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eaux du canal de Messine , s’insinue dans les sables du rivage, s’épaissit peu à peu, s’endurcit, lie et cimente les grains , et en fait une pierre solide.
Ce ciment naturel produit encore des brèches et des poudings. Il en forme sur-tout avec de gros fragmens d’une roche feuilletée dont je n’ai point vu l’analogue aux environs de Messine. Elle résulte de particules de quartz blanc et opaque, et de mica doré , les unes et les autres distri- buées en doses presqu’égales. C’est dans la di- rection des écailles du mica que la roche tend à se diviser : le quartz la rend étincelante, mal- gré la mollesse que lui donne le mica. Elle se fond au fourneau , et se réduit en une scorie noire et vésiculaire , produite par la liquéfaction du mica; le quartz reste intact; il acquiert seu- lement une plus grande blancheur. On rencontre souvent des morceaux de cette roche aglutinés ensemble au moyen du ciment en question, soit sur le rivage , soit dans la mer.
Les hommes destinés à extraire ces pierres de la mer, me racontèrent qu’ils avaient quelquefois trouvé dans le sable des flèches de fer , des mé- dailles antiques. Il y a environ dix ans, m’ajou- tèrent-ils, que nous y avons découvert les sque- lettes entiers de deux hommes ; quatre ans au- paravant
BANS LES DEUX S I C I L E S. IJ paravant nous en avions retiré un autre , tous les trois parfaitement conservés dans leur état naturel d’os ; mais personne ne les ayant ré- clamés , et ne sachant nous -mêmes ce qu’on pouvait en faire , nous prîmes le parti de les briser et de les disperser. — Ce fait me fut confirmé par plusieurs habitans de la ville, et je sus en même temps que le crâne d’un de ces squelettes , dont l’intérieur était encore occupé par la pierre sablonneuse , avait été acheté par un médecin de Messine. Faut -il apprendre au lecteur avec quel empressement je courus chez ce médecin pour satisfaire ma curiosité , quelle fut sa réponse et ma conster- nation ? « Ce crâne , me dit-il , était chez moi ; »mais ma famille ayant pris peur de cet os de »mort, je l’ai jeté par la fenêtre». Je voulais sur -tout m’assurer s’il se trouvait réellement dans son état naturel. Les éclaircissemens que l’abbé Grano m’envoya par la suite me satis- firent sur ce point. Il m’écrivit que les mineurs ne s’étaient point trompés , et qu’ayant examiné lui- même un os humain retiré du sable, os qui lui parut être le crural , il n’y avait apperçu aucune trace de pétrification : reste à savoir s’il faut attribuer cette conservation à l’inca- pacité du ciment , ou plutôt à la trop courte durée de son action , étant vraisemblable que Tome B
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ces squelettes ont appartenu à des Sarrasins 9 quand cette nation commandait à Messine. On n’ignore pas qu’ils avaient leur cimetière dans le bras de S. Ranieri , et c’est- là justement que se fait l’extraction de la pierre sablonneuse; elle existe bien ailleurs; mais cet endroit est le plus commode pour son exploitation, aussi l’appelle- t-on pierre de S . Ranieri .
Elle s’étend non-seulement le long des rivages, mais dans le fond du détroit. Un jour que j’assis- tais à la pêche du corail , vis-à-vis le village de P ace y à six milles au nord de Messine, je me mis à examiner les morceaux de rocher que le filet détachait du fond de la mer ; tantôt ils étaient inunis de quelques branches de corail , tantôt ils en étaient dénués. Le plus souvent ils ne pré- sentaient à l’extérieur qu’une pépinière de zoo- phytes et de petits testacées vivans ; et dans l’in- térieur, qu’un amas de ces mêmes êtres privés de la vie , et mêlés avec de la terre calcaire. Quel- quefois cependant le filet amenait des fraginens de véritable pierre sablonneuse plus ou moins fine , plus ou moins grossière. Ces fragmens n’a- vaient point été pris errans au fond de la mer ; leur cassure toute fraîche témoignait assez qu’ils venaient d’être rompus et détachés du rocher dont ils faisaient partie. On les voyait couverts
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DANS LES DEUX SICILE S. î 9 de rameaux de zoophytes , excepté à l’endroit de leur séparation. Je ne bornai pas mes re- cherches à ces échantillons ; mais sachant que les pêcheurs avaient chez eux une collection considérable de ces fragmens qu’ils appelaient pierres de corail , je l’achetai toute entière pour examiner chaque morceau au-dedans et au-dehors. La plupart n’avaient rien de com- mun avec la roche sablonneuse , mais plusieurs lui appartenaient uniquement. Je ne serais donc pas étonné que cette substance pierreuse , accu- mulée dans le voisinage du fanal , couvrît le fond même du détroit. Si elle se laisse rarement entamer par les filets des coraillers, c’est qu’elle est très-dure et très-tenace
Quant à sa présence sur les bords du détroit, on ne peut s’empêcher de la reconnaître : elle se manifeste depuis Messine jusqu’à la pointe du Pélore ; dans toute cette étendue , c’est elle seule qui compose les bas rochers , les massifs des cavernes et des petites collines baignées par les eaux de la mer. On la trouve toujours dis- posée par couches , ici plus dure, plus fine, parce qu’elle s’est formée de sable plus délié ; là , plus friable , plus grossière , parce qu’elle a admis des graviers, des cailloux, des fragmens de testacées , et autres matières hétérogènes,
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Cette lapidification n’est arrivée sans doute qu’à une époque où la mer couvrait ces lieux ; et comme le principe pétrifiant est répandu en grande abondance dans le détroit , qu’il paraît très-actif à la pointe du Pélore , où la mer n’a plus qu’environ trois milles de large, je ne serais pas éloigné de penser que le rivage s’avançant insensiblement , et gagnant chaque année sur les eaux, la Sicile ne dût un jour se réunir par ce point à la Calabre. Les habitans ont vu, pour ainsi dire de leurs yeux, la pointe du phare, ou l’extrémité du Pélore , durant l’espace des trente dernières années , se prolonger en mer de plus de deux cents pieds , de manière que les trembîemens de terre ayant ruiné la tour qui servait de fanal , il a fallu la rebâtir plus en avant. On a dû se trouver dans la même né- cessité à l’égard des autres tours préexistantes sur ce rivage : la dernière détruite avait été élevée dans le seizième siècle , et rapprochée plus près de la mer qu’une autre plus ancienne, dont les ruines gisent aujourd’hui sur un terrain planté de vignes.
On ne peut pas supposer que la mer, au moyen de ses courans , et aidée de l’impétuosité des vents , puisse jamais détruire et reprendre les sables qu’elle accumule continuellement à la
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DANS LES DEUX SICILE S. 21 pointe du Pélore ; car ces sables , par la force du principe glutineux, se consolident en masses trop dures pour ne pas résister à la violence des vagues. Cependant on pourrait se faire une ob- jection qu’il convient de prévenir et de détruire. Il est certain que le détroit de Messine existait dans la plus haute antiquité. Or, si dans le court espace de trente ans, ce détroit a subi un ré- trécissement aussi considérable au rivage du Pé- lore , comment ne s’est-il pas entièrement fer- mé pendant la succession de tant de siècles, où la même cause a du perpétuellement agir ?
Cette objection serait fondée^ si les obser- vations locales ne prouvaient qu’à l’époque où la mer couvrait les collines et les montagnes de Messine, si abondantes en madrépores , le gluten lapidifique ne se manifestait point par des effets sensibles. Il est facile de s’assurer, qu’à la réserve des bas rochers qui bordent le rivage, les autres ne sont point liés par ce ciment,, et que la pierre sablonneuse telle que nous l’avons décrite , n’en fait pas partie. On trouve , à la vérité , dans une petite colline , entre les Gravidelle et les Cata- ratte y un entassement considérable de sable quartzeux , mais peu ou point aglutiné , ce qui prouve qu’il n’a point été investi par le gluten. Concluons de là que ce principe n’existait point
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alors dans la mer de Messine ? ou du moins qu’il n’y était contenu qu’en très-petite dose , soit que les eaux n’eussent pas rencontré les bancs propres à le fournir , soit qu’en les rencontrant elles n’eussent pu les dissoudre à cause de leur salinité , et se charger de leurs particules atté- nuées.
Résumons ce que nous avons découvert jus- qu’à présent des matières qui composent la Si- cile : elles se réduisent au carbonate calcaire , au granit , au charbon fossile et à la pierre sa- blonneuse. En considérant bien la position et la direction du granit , on s’apperçoit que cette substance est toujours placée sous le carbonate 5 sa formation antérieure lui assigne cette place. Si en partant du bord de la mer, on chemine vers les montagnes , la première roche que l’on rencontre , c’est le granit, puis viennent les car- bonates calcaires qui composent une bonne par- tie de ces mêmes montagnes, et manifestent leur origine tirée de dépouilles d’animaux. Là , le granit perce quelquefois , et s’élève en forme de bosse : plus souvent il y reste enseveli. Mes- sine repose sur des dépôts marins 5 mais je ne doute pas que le granit ne pénètre sous ces dé- pôts ; il me paraît former une chaîne avec celui du cap Melazzo 5 peut-être passe- t-il sous le dé-
DANS LES DEUX SICILE S. $3 troit , où il est recouvert par la roche sablon- neuse.
Dans la contrée que j’ai parcourue , je n’ai rencontré aucun indice de volcanisation. La mer jette de temps en temps sur le rivage des pierres ponces; mais elles viennent de Vulcano ou de Lipari par les vents du nord. Outre le granit et la pierre coquillière qui se trouvent parmi les débris des maisons de Messine , on y reconnaît des ponces , tant légères que pesantes , et di- verses laves. On les apportait autrefois des îles de Lipari , et elles servaient à bâtir : aujourd’hui les habitans n’en font plus venir pour cet usage. Je puis donc assurer que dans cette partie de la Sicile j comme en beaucoup d’autres, il n’a jamais existé d’incendies volcaniques (1).
Les insectes m’avaient paru très-rares dans les îles Æoiiennes, travaillées par le feu ; mais si la na- ture y est , pour ainsi dire , morte à leur égard , elle ne l’est pas aux rivages de la Sicile. A peine eus-je mis le pied sur le cap Meîazzo , que je me vis entouré d’un peuple de ces petits êtres, qui n’abondent pas moins aux environs de Messine ;
(i) J’ignore ce qui a pu induire M, Chaptal en erreur, quand il assure dans sa Chimie que la Sicile a été toute volcanisée. Note de l’auteur.
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quoiqu’aux derniers) ours d’octobre, ils n’en étaient pas moins pleins de vie , à cause de la chaleur du climat^ tandis que dans nos contrées le froid les saisit déjà à cette époque , et que la plupart se cachent sous terre. Outre le lézard , lacertus agi - lis ^ qui entre dans les maisons , on y surprend en- core le stellion , mais d’ordinaire celui-ci en sort vers la chute du jour. Il est très-muîtipîié dans les campagnes, où il cause beaucoup de dommage aux raisins. Ce reptile habite aussi les parties méridionales de l’Italie 5 j’en ai vu quantité à Gênes , où ils sont appelés mal-à-propos scor- -piojis y comme dans certains endroits de la Tos- cane , on leur donne le nom impropre de ta - rentules .
Le passereau, ou merle solitaire, turdus cya • neus si recherché pour son chant plein d’har- monie et d’expression , n’est en quelque pays qu’un oiseau de passage : il vient le printemps et s’en retourne l’hiver. En Sicile il est de rési- dence. Vers la fin d’octobre , chaque matin je l’écoutais chanter sur un toit élevé , en face de la maison que j’habitais à Messine. Les insulaires, qui le connaissent bien et l’appellent avec assez de raison merle de roche > m’assuraient que non- seulement il nichait au printemps dans leur île, mais qu’il y passait tout le reste de l’année 5
DANS-LES DEUX SICILES. a5 descendant seulement des hautes montagnes dans la plaine à l’approche des neiges.
J’appris aussi un fait qui m’avait été déjà rapporté à Lipari , concernant l’hirondelle do- mestique et le martinet (1). Quoique ces oiseaux délogent pour la plupart aux premières annonces de l’hiver, il en reste cependant quelques indivi- dus qui passent la froide saison , ne se montrant que dans les jours où la température se radoucit et le ciel devient serein.
Personne n’ignore que Messine possédait vers la fin du siècle dernier une université célèbre par l’afïluence des étudians , et plus encore par le mérite des professeurs , au nombre desquels on comptait un Borelli , un Malpighi , ornemens de l’école italienne. Leurs noms vénérables sont encore répétés par les Messinois à qui toute cul- ture de l’esprit n’est pas étrangère; ils montrent avec un sentiment de respect les maisons que ces deux hommes illustres habitaient , les chaires où ils professaient leur doctrine. Avant les der- niers tremblemens de terre 3 on voyait encore à Messine quelques préparations anatomiques du célèbre médecin de Bologne ; on les y con-
(i) Hirundo rustica , h. apus. Linn.
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servait précieusement; mais elles périrent à cette fatale époque , comme tant d’autres monumens des sciences et des arts.
Aujourd’hui cette ville renferme un gymnase où l’on cultive les sciences et les belles-lettres. Les Messinois sont en général d’un esprit délié , avides d’instruction; mais leurs travaux littéraires sont trop peu récompensés pour exciter entre eux une émulation nécessaire aux progrès de leurs études. Ainsi qu’à Catane , j’ai rencontré à Messine les égards , la bienveillance , l’hospita- lité , et l’empressement à me seconder dans mes recherches et dans l’investigation de toutes les choses qu’il m’importait de connaître. Je dus enfin me séparer de mes hôtes , non sans être pénétré pour eux d’un vif sentiment de recon- naissance, et je m’embarquai le premier de no- vembre sur un bâtiment génois qui faisait voile pour Naples. En deux jours 3 un vent de sud me porta heureusement à Pouzzole , où j’eus le plaisir de revoir l’abbé Breislak , alors directeur de la solfatare 3 et d’embrasser mon ancien ami Fortis, qui venait de recouvrer la santé après avoir essuyé une maladie grave. Nous revîmes ensemble ces lieux où des étincelles volcaniques couvent encore sous la cendre , et nous partîmes ensuite pour la capitale voisine.
DANS LES DEUX SICILE S.
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CHAPITRE XXXIII.
Fin de mes voyages dans les deux Siciles, Observations sur le lac d’ Orbitello.
L’ouverture des écoles de l’université de Pavie exigeait mon prompt retour dans cette ville. J’étais en suspens si je prendrais la voie de terre , ou de mer en m’embarquant pour Gênes. Mes amis me détournèrent de la première idée , en me conseillant d’éviter les marais Pon- tins et leurs vapeurs infectes, sur-tout dans la saison où nous étions. Ils me firent envisager la brièveté du trajet par mer, pour peu que les vents me fussent favorables. Je suivis leur con- seil, et ne voulant pas m’exposer à la visite des corsaires barbaresques , je m’embarquai sur un bâtiment français qui mit à la voile la nuit du 16 de novembre.
A la vérité , le vent seconda d’abord nos vœux ; en deux jours et demi nous joignîmes Porto- Ercole ; mais par la suite nous ne vîmes que trop se confirmer ce triste proverbe des mate- lots, qu’en mer , souvent avec un pain on fait cent lieues , souvent avec cent pains on n en
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fait pas une. Il nous fallut vingt-cinq jours pour achever le reste du chemin ; non que nous eûmes des tempêtes à essuyer , mais à cause des longs calmes qui nous retinrent sur les côtes , entre autres sur celle de Porto-Ercole. Ce n’est qu’un petit port , mais il offre une relâche assez sûre , étant environné de montagnes , excepté à l’est, par où le vent peut pénétrer au moyen d’une g orge qui s’ouvre dans cette direction. Le village est bâti sur une pente rapide , et dominé par un petit fort, si l’on peut cependant donner ce nom au gîte de quelques soldats napolitains et d’un officier invalide, comme le sont d’ordinaire tous ceux qui ne commandent que de si misé- rables postes. Sur la montagne opposée s’élève ce qu’on appelle aussi le fort de S. Philippe . Le carbonate de chaux s’étend sur toutes ces hauteurs; il est à-peu-près semblable à celui qui règne dans les autres parties de l’Apennin, dans les environs de Naples, et dans la campagne de Rome.
Si, pendant les cinq jours que le calme nous tint dans ce port, je n’avais eu d’autre objet de contemplation , le temps m’eût paru bien long ; mais heureusement j’appris que le lac d’Or- bitelîo , si renommé par ses anguilles , murœna anguilla } que l’on pêche en toute saison ? et
DANS LES DEUX SICILE S. 59 dont on fait un commerce considérable en les transportant et à Naples et à Rome , n’était éloi- gné de Porto -Ercole que de cinq milles vers l’ouest. Cette circonstance me rappela la fa- meuse controverse élevée parmi les naturalistes sur la génération de ces animaux , controverse qui , malgré tant d’observations et de recherches, tant anciennes que modernes, n’est point encore parfaitement terminée. Je fis réflexion à l’igno- rance où nous sommes encore sur les habitudes naturelles de ces animaux , qui pourtant sont très-communs et très- répandus dans une infinité de pays. Je pensai que l’étude des poissons, pour être utile, s’était trop renfermée jusqu’à présent dans une insignifiante nomenclature, et plein de ces idées, je résolus de consacrer tous mes instans à des recherches qui pouvaient éclaircir quelques points obscurs dans l’histoire des anguilles.
Le lac d’Orbitello a dix-huit milles de circuit ; sa profondeur n’est pas considérable ; d’un côté il reçoit la rivière Albigna , de l’autre il se dé- charge dans la mer. Il communique de plus avec un canal tortueux nommé Peschiera , garni de claies d’osier , où l’on emprisonne , pour servir au besoin , les anguilles pêchées dans le lac. Ce canal est revêtu de murs; son fond est uni. Quoi- que les anguilles n’y trouvent rien à manger ,
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et qu’elles aient véritablement les boyaux vides pendant tout le temps qu’on les y laisse , cepen- dant on les en retire fort grasses. Le premier jour que je me transportai à la Peschiera * je ne pou- vais arriver plus à propos pour examiner la struc- ture interne de ces animaux 3 car peu d’heures auparavant il en avait péri un nombre si consi- dérable 3 qu’on pouvait l’évaluer à douze milles livres pesant. Leurs cadavres gisaient par mon- ceaux sur les bords du canal. Je demandai au directeur de la pêche* à qui cette mortalité cau- sait une perte de plus de cinq cents ducats na- politains* et aux pêcheurs consternés * d’où pro- venait l’accident. L’eau marine, me dirent ils , par sa communication avec le lac* entre dans la Peschiera à la marée montante * et y produit un courant 3 à la marée descendante elle en sort par un mouvement contraire* de manière qu’elle y opère une agitation continuelle. La nuit pré- cédente il n’y eut pas de flux * par conséquent la Peschiera est restée en stagnation 3 l’eau s’est échauffée* et son échauffemenfc a été fatal aux anguilles, qui peuvent bien supporter le froid* mais qui ne soufFrent pas de même la chaleur. — Ainsi raisonnaient-ils dans leur disgrâce. Pour moi* j’en attribuai uniquement la cause à la sta- gnation de l’eau. Sa chaleur est certainement plus forte en été qu’en automne * et cependant
BANS LES DEUX SICILE S. 5 1 ces animaux la supportent. Mais une eau non renouvelée devait leur devenir mortelle , entassés comme ils étaient dans un bassin peu profond. Au reste, j’obtins aisément du directeur la per- mission d’en ouvrir tel nombre que je voudrais, et je procédai de suite à cette opération.
Les pêcheurs du lac y distinguent deux sortes d’anguilles , celles qu’ils nomment fines , dont le poids ne s’élève qu’à deux ou trois livres , et celles qu’ils nomment capitojii , pesant huit, dix, et quelquefois douze livres. Ces dernières sont les plus nombreuses; elles sont aussi les plus esti- mées à cause de la délicatesse de leur chair. Les étrangers viennent les acheter sur le lieu pour les revendre en Toscane, dans les états de Rome et de Naples.
Je fis l’ouverture de quatre-vingt-sept capi- toni , et de vingt-trois anguilles fines , en quatre visites consécutives à la Peschiera. Dans les premières , comme dans les secondes , les or- ganes intérieurs , tels que l’œsophage , les in- testins , le foie , la vésicule du fiel , le péricarpe, le cœur, les reins , la vessie natatoire, &c. étaient très-palpables; mais j’y cherchai vainement celui que je desirais le plus d’y trouver, je veux dire l’ovaire, ou tout autre organe analogue qui au- rait caractérisé le sexe des femelles; je ne dé-
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couvris pas mieux les laites qui distinguent les mâles. Tous ces individus étaient intérieurement configurés de la même manière.
Les pêcheurs sont persuadés que les capitoni et les anguilles fines forment deux espèces dis- tinctes. Quand elles entrent dans le lac, disent- ils, elles sont toutes minces comme des cheveux, et cependant , au bout de deux ou trois ans, les premières atteignent au poids de douze livres, tandis que les secondes ne pèsent jamais plus de trois livres. L’information serait d’autant plus inté- ressante, qu’on ne connaît jusqu’à présent qu’une seule espèce d’anguille 5 mais je doute que celles du lac d’Orbitello diffèrent essentiellement entre elles ; aucun caractère spécifique, soit à l’exté- rieur, soit dans l’intérieur, ne paraît les séparer; et si les divers degrés de volume auxquels elles parviennent en font toute la différence , ils ne peuvent tout au plus les constituer que pour deux variétés.
Ces mêmes hommes m’assuraient encore qu’ils n’avaient jamais pris une anguille qui eût des œufs ou des petits dans le corps , et m’en disaient au- tant de leurs prédécesseurs; ils croyaient qu’elles naissaient de la fange, non de celle du lac, car ils n’y avaient jamais découvert ni œufs, ni em- bryons, tous ceux-ci venant de la mer.
S’ils
BANS LES BEUX S î CIL ES. 33 S’ils étaient dans l’erreur sur la génération de Ces animaux , ils ne se trompaient pas du moins sur le lieu de leur naissance. C’est un fait avéré que dans les mois de mars , d’avril et de mai , les anguilles nouvellement nées entrent par millions dans le lac, sur-tout quand le temps est noir et ora- geux. Une fois entrées, elles en sortent difficile- ment,à cause des obstacles qu’elles y rencontrent ; mais leur inclination naturelle ne les porte à re- tourner à la mer que dans le mois de novembre 5 alors elles tentent ce retour dans les nuits obscu- res, et choisissent le moment des tempêtes.
Voilà tout ce que j’ai pu apprendre sur le compte de ces poissons au lac d’Orbiteilo; j’es- pérais sans doute y étendre plus loin mes obser- vations y mais en les réunissant à celles que j’ai faites par la suite au lac de Commachio , et dont je parlerai plus bas, je me flatte qu’elles pré- senteront un ensemble propre à répandre quel- ques lumières sur l’histoire naturelle de ces ani- maux.
Le chemin de Porto-Ercole au lac passe au fond d’une gorge, à travers des montagnes de carbo- nate calcaire, disposé non par couches, mais par grandes masses, dont les aspérités s’élèvent au- dessus du sol. Il a la même pâte , le même grain que les autres roches de ce genre qui se trouvent Tome C
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dans les monts Apennins! Le lac est visité en hiver par une multitude d’oiseaux aquatiques ; j’y ai vu des lares , larus marinus l. cinereus $ des foulques, fulica atra$ des corbeaux marins, pelicanas carbo .
Quoique le mois de novembre fût très-avancé , on rencontrait à cette extrémité méridionale de l’Italie des papillons volant dans les airs , des in- sectes bourdonnant dans les champs , et des gre- nouilles croassant dans les mares d’eau douce.
Le 24, nous mîmes à la voile de Porto-Ercoîe; un ventdenord frais nous conduisit en huitheures à Porto-Longone. Ainsi je me trouvai dans l’île d’Elbe , et j’en sus le meilleur gré au capitaine du navire , qui du reste s’y arrêtait pour ses propres affaires. Nous y passâmes six jours, pen- dant lesquels j’eus le loisir de visiter les mines de fer si renommées de cette île. Plusieurs na- turalistes s’en étant occupés avant moi , et entre autres le Père Pini , ces visites ne purent servir qu’à ma propre instruction , ainsi je n’en rap- porterai rien , si ce n’est un seul fait qui me paraît digne d’être publié. Dans le flanc de la montagne d’où l’on extrait le fer , les mineurs avaient découvert , peu de temps avant mon arrivée, une galerie souterraine qui est évidem- ment un ouvrage de l’art. Son ouverture regarde
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Pest ; sa hauteur est telle qu’on peut y cheminer debout, à la réserve de deux endroits où il est nécessaire de se baisser un peu. Sa largeur égale à-peu-près sa hauteur, et elle a cent cinquante pieds environ de longueur. En l’examinant à la lueur des flambeaux , autrement il serait impos- sible d’y rien voir , on s’apperçoit qu’elle a été formée à coups de pics , et que sa direction est tortueuse. Quand on en fit la découverte , on y trouva un clou fiché dans les parois , et une lampe à terre. Il est possible que les Romains aient creusé cette galerie pour exploiter le fer; peut-être est-elle l’ouvrage des habitans de Pise qui furent autrefois les maîtres de ces mines. Quoi qu’il en soit, cette excavation, sur les pa- rois de laquelle on voit de toutes parts le minéral tout formé , nous apprend que non-seulement la croûte extérieure de la montagne, mais le noyau même , est une masse prodigieuse de fer.
Le reste du chemin de Porto-Longone à Gênes, et de Gênes à Pavie, ne m’ayant rien offert qui mérite l’attention du lecteur, je terminerai ici la relation de mon voyagé dans les deux Siciles , et je passerai de suite à celle d’un autre voyage dans les Apennins , ainsi que je l’ai annoncé dans l’in- troduction à cet ouvrage.
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CHAPITRE XXXIV.
Observations litho logique s sur les Apennins de M.odène, JS'oyage de Sassuolo à Fanano y et de Fanano au lac Scaffajolo y situé sur la cime la plus élêvée de ces montagnes .
JLjes collines des environs de Modène et de Reggio renferment des testacées marins qui ne se trouvent presque jamais dans un état de pé- trification. Ils sont pour l’ordinaire , ou dans leur état naturel , ou plus ou moins calcinés. Les uns appartiennent à l’ordre des univalves , les autres à celui des bivalves. Parmi les premiers , on re- connaît aisément le buccin , buccinum galea 9 b. reticulatum ; la vis , strombus tuberculatus $ le murex ? murex trunculus ; le sabot, trocchus mûrie at us , t. umbilicalis ; le lépa s , patella mammillaris ; le dentale , dentalium elephan - tinum y d. minutum y le ver de mer, serpulla spirillum y s . triquetra , s. glomerata : parmi les seconds , la pholade , pholas dactylus ; le coutelier , solen seliqua ; la telline , tellina fra- gilis 'y l’oursin, echinus aculeatus 3e. serratus ;
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la came, chama cor ; l’huître , ostrea maxima y o. edulis . On rencontre encore diverses em- preintes de ces mêmes animaux, et quelques vestiges de pinnes marines.
Il est très-rare que ces coquilles, ces noyaux 9 fassent corps avec les pierres $ d’ordinaire ils sont mêlés avec les terres argileuses ou marneuses. A mesure qu’on laboure ces terres , on en dé- couvre de nouveaux qui se répandent à la sur- face des champs. Ce mélange se fait sur-tout remarquer dans les ravins creusés par les eaux des pluies et dans les lits des torrens.
Quelquefois il arrive que , selon les divers genres, les diverses espèces de ces fossiles, di- vers et séparés sont les sites où ils se trouvent : par exemple, en tel endroit on ne verra que des lépas , en tel autre que des dentales 5 ici existe- ront seulement des huîtres, là des telîines , &c. Ma is le plus souvent les genres et les espèces sont confondus.
Il n’est pas de mon sujet de nommer et décrire les testacées des contrées voisines. Je dirai seule- ment qu’en passant des collines de Modène à celles de Bologne et de la Romagne 5 et dans une direction contraire , allant des collines de Reggio à celles de Parme , de Plaisance , et à
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çelles situées au-delà du Pô , on rencontre par- tout de semblables dépouilles.
Mais on les perd bientôt de vue, si Pon quitte les collines pour s’élever plus haut. Je partis de Modène le 26 juillet 1789 , me dirigeant vers Fanano, gros, bourg, et l’un des plus élevés des montagnes modénoises , célèbre par les hommes de mérite qu’il a produits , tels qu’un Corsini , un Sabbatini, dont le nom seul fait l’éloge. Mon intention était de m’approcher ensuite des som- mités de ces montagnes, et me rendre de -là aux feux de Barigazzo.
Au-dessus de Sassuolo, dans le voisinage de Formigginé , les testacées s’offraient en abon- dance sous mes pas ; ils disparurent quand j’eus atteint une région supérieure. Je m’apperçus aussi qu’au lieu de cheminer sur un sol pure- ment terreux comme auparavant , je parcourais des sites où le carbonate calcaire pierreux per- çait plus ou moins. Cette roche me suivit jus- qu’aux environs de Fanano. J’examinai sa pâte, dont le grain est un peu gros 3 ses couches, qui ne sont presque jamais parallèles à l’horizon , mais qui gisent dans une situation oblique et quelquefois verticale. Quoique cette sorte de pierre recèle souvent des testacées marins, que souvent môme elle soit entièrement composée.
DANS LES DEUX SICILE S. 3q de leurs dépouilles, cependant je n’en pus dé- couvrir aucun vestige dans celle - ci , aucune empreinte.
Etant parvenu à un mille en-deçà du bourg , je vis succéder une autre roche de nature sablon- neuse , appelée macigno ou pierre sereine par les habitans de la Toscane. Comme cette pierre revêt les sommités de cette partie des Apennins, et environne les feux de Barigazzo , je m’arrê- terai plus long-temps à sa description. Elle s’of- frit d’abord sous la forme de gros blocs à droite et à gauche du chemin de Fanano. En entrant dans le bourg , je m’apperçus que non-seule- ment on l’employait dans la construction des. murs , mais qu’on la faisait servir à couvrir les toits des maisons et à paver les rues choisissant pour ces divers usages celles qui conviennent le mieux , soit par la finesse du grain , soit par la solidité. Ces différences dans le même genre de pierre constituent des variétés dont voici les principales.
Il en est dont les grains paraissent si gros , qu’on dirait d’une brèche. Ces grains prennent en général la forme sphérique ; leur diamètre est d’environ quatre lignes 5 ils sont composés d’un quartz semi-transparent , tirant un peu sur la couleur de lait r semblable à certaines caîcé-
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doines. Le ciment qui les lie a peu de consis-' tance , et se laisse facilement détruire par le temps et les météores.
ïl en est d’autres qui ont plus de finesse et un ciment plus durable ; on les emploie aussi avec plus de succès dans la construction des édifices, ïl est vrai qu’après un certain laps de temps , le ciment se désunit , les grains restent à moitié découverts, et la pierre tombe en débris.
Mais il s’en trouve dont les particules quart- zeuses sont tellement atténuées, que F œil ne sau- rait les distinguer sans le secours de la loupe. La pâte du ciment a une finesse égale , et ces qualités font qu’on les préfère à toutes les autres variétés.
Le gluten de ces diverses générations de pierres n’est jamais composé de cbaux pure : ou il n’en contient qu’une petite dose , ou bien il est tout, ou presque tout argileux. Les grains de quartz, quel qu’en soit le volume, sont toujours accom- pagnés de nombreuses paillettes de mica argen- tin , qui brillent comme autant de diamans sur un fond plombé, couleur qui est celle de la base de toutes ces pierres.
Elles sont schisteuses , sans toutefois se diviser en lames grandes a, distinctes et minces , ce qui
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est le propre de certains schistes plus parfaits. Les meilleures de ce genre qui servent de cou- verture aux maisons des Fananois , ont encore Besoin d’être travaillées et réduites à une épais- seur convenable. Leur base tient plus de la marne que de l’argile. Le grain en est très-délié ; on y découvre une infinité de petites écailles mica- cées. C’est à raison du mica que ce schiste a la cassure un peu écailleuse et comme ondulée. Il est médiocrement dur et pesant ; une odeur ter- reuse , une couleur bleu- livide sont encore deux signes auxquels on peut le reconnaître.
Ces grands massifs de pierre sablonneuse qui environnent Fanano , sont des filons pour l’ordi- naire horizontaux , qui pénètrent dans l’intérieur des montagnes , qui les traversent de part en part. Sans sortir de ce bourg , on en voit la preuve en jetant les yeux sur un rocher situé au sqd , à la distance d’un quart de mille , qui s’étant à moitié écroulé de haut en bas, montre à décou- vert sa structure. Il est en pain de sucre, et on le dirait formé de tables rondes , d’un diamètre toujours décroissant, et posées horizontalement les unes sur les autres. A la vérité, il s’en trouve quelques-unes situées un peu obliquement, mais autant qu’il m’a paru, il n’en existe pas une seule qui coupe l’horizon à angle droit.
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Ces filons , ou si Y on veut , ces couches dif- fèrent beaucoup entr’elles $ les unes ont depuis cinq jusqu’à dix pieds d’épaisseur , tandis que d’autres n’ont pas même l’épaisseur d’un pouce. On observe la même diversité dans le grain : ici il est grossier , là il est très-fin , et cela se ren- contre dans la même couche.
On a souvent remarqué dans la stratification des roches, un intervalle entre les diverses couches qui les composent , intervalle occupé par un lit très-mince de matières hétérogènes , soit simple terre , soit substance lapidifiée , mais toujours de nature différente. Ici les couches se touchent par tous les points , nulle interposition de ma- tières étrangères : il est aisé de s’en convaincre , sur-tout quand on assiste au travail des mineurs.
La position de Fanano ne saurait être plus heureuse pour observer de près la chaîne la plus élevée des Apennins que l’on appelle ici la che- velure des Ipe s. Elle commence à l’est, tourne circulairement au sud , et va se terminer au mont Cimone , ainsi nommé à cause de son sommet qui domine non-seulement cette même chaîne, mais le reste des Apennins , s’avançant d’un coté dans la Romagne , de l’autre dans la Lombardie et le pays de Gênes. On en voit les pics for- més de pierres sablonneuses 3 nus pour la phi-
BANS LES BEUX S I C I L E S. 45 part ; on découvre parfaitement la direction des couches; celles du Cimone, depuis son sommet jusqu’aux deux tiers de son élévation , paraissent légèrement décliner du nord à l’ouest et au sud ; cette direction règne dans une bonne partie de la chaîne ; ailleurs l'inclinaison varie, sans cepen- dant s’écarter beaucoup du plan horizontal.
Nous avons déjà remarqué comment la roche sablonneuse qui compose ces montagnes, est su- jette de sa nature à tomber en dissolution; com- ment le gluten qui en lie les grains , exposé aux influences diverses qu’exercent sur tous les corps le chaud et le froid, la sécheresse et l'humidité, s’altère insensiblement. Cette décomposition , jointe à celle des plantes , contribue à fertiliser un pays naturellement stérile et ingrat , en for- mant une croûte de terre végétale plus ou moins épaisse selon les divers sites , ou inclinés , ou planes , ou concaves. Cette terre nourrit des hêtres dans les régions supérieures , différentes espèces de chênes dans les régions inférieures , et sur- tout des châtaigniers , dont les fruits sont la principale ressource des Fananois. Quoique le froment ne soit pas une plante étrangère au sol , cependant il y croît en si petite quantité, qu'il n’en peut revenir à chaque famille qu’une très-mince part. Les vignes sont plus abondantes;
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mais elles ne croissent pas à la hauteur où le bourg est situé} les premiers froids de l’automne, qui s’y font sentir de bonne heure, ne permet- traient pas à leurs fruits de mûrir : elles ne sont cultivées avec succès que dans quelques gorges de la partie. basse de la montagne.
J’ai recherché attentivement si ces masses énormes de roches sablonneuses ne renfermaient point de corps étrangers. Sans me borner à un examen superficiel, j’ai fait briser sous mes yeux de gros blocs} la seule substance hétérogène que j’ai pu y découvrir, c’est le carbonate calcaire pierreux dont l’existence n’est point inconnue aux Fananois, qui l’emploient à faire de la chaux. Ce carbonate est-il adventif dans la roche sa- blonneuse, s’est-il formé par infiltration ? Aucun indice local ne m’a mis sur la voie de répondre à cette question } tout ce que je puis dire , c’est que l’un et l’autre sont si bien incorporés en- semble , qu’ils paraissent avoir été formés en même temps. On rencontre çà et là des filons de ce dernier , saillans hors de la roche sablon- neuse } je les ai suffisamment examinés pour me convaincre qu’ils ne contiennent aucune trace de corps marins.
Il est peu de villages de montagne dont les habitans n’aient à vanter quelque rareté du pays.
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et ne se Fassent un mérite de la montrer aux étrangers amateurs de curiosités naturelles. Je logeais à Fanano chez le docteur Bartolommeo Jacobi ; j’y connaissais d’aiileurs le Père Muzza- relli , tous les deux jouissant d’une réputation distinguée , l’un dans la médecine , l’autre dans les belles-lettres. Empressés de seconder mes désirs, ils me parlèrent de trois objets différens qui , à leur avis , méritaient d’être vus : le pre- mier était le rocher dey Carli , le second le lac de ScafFajolo, le troisième le mont Cimone. Le lac et le mont m’étaient connus de réputation, et entraient dans le plan de mes voyages 5 quant au rocher , c’était la première fois que j’en en- tendais parler 5 mais après l’avoir vu , je n’eus pas lieu de regretter et mon temps et ma peine.
Il gît au nord-est de Fanano , à la distance d’environ six milles, sur une petite colline sté- rile située au-dessus du torrent Léo. Quand le soleil le frappe de ses rayons , on Papperçoit de loin , plutôt par l’éclat dont il brille que par son volume. Cet éclat provient des petits cris- taux de quartz dont il est tout parsemé. Sa base comporte environ deux cent trente pieds de circonférence 5 sa hauteur est de soixante -dix pieds. Quant à sa forme elle est irrégulière ; coupé à pic du côté de l’ouest, il n’est praticable
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que par les pentes opposées, et ce n’est pas sans peine et sans danger qu’on parvient à son sommet. De haut en bas , il est plein de cre- vasses 5 plusieurs morceaux s’en sont détachés et ont roulé au pied de la colline 5 d’autres menacent ruine : tous ces morceaux, ainsi que la masse du rocher, présentent à leurs surfaces une infinité de cristaux quartzeux très-brillans , de diverse grosseur , depuis un point jusqu’à trois quarts de pouce. La matrice en est également quartzeuse; par-tout où elle a trouvé du vide, elle s’est cris- tallisée. Il n’est aucun de ces cristaux qui soit prismatique; tous sont composés, ou d’une seule pyramide hexagone plantée dans la matrice, ou de deux pyramides unies par leurs bases , et ce dernier cas est le plus ordinaire. Quelques- uns n’ont point de couleur, les autres sont rou- geâtres ou vineux , et cette teinte pénètre dans leur intérieur. Ni le laps du temps , ni les injures de l’air , ni le changement des saisons n’ont pu les altérer , soit dans leur solidité , soit dans le vif tranchant de leurs angles , soit dans leur struc- ture intérieure.
Le mérite de ce rocher consiste à montrer en ce qu’il est, un amas de silice, partie informe, partie cristallisée. Je laisse de côté quelques veines spathiques qui traversent le quartz , et certaines
DANS LES BEUX SICILE S. 47 petites masses de stéatite tendre ensevelies dans les crevasses , et qui m’ont paru s’y être engen- drées par infiltration.
Cet agrégat quartzeux a encore cela de re- marquable ^ qu’il ne communique en aucune ma- nière avec d’autres roches 5 une terre marneuse l’environne 5 nulle pierre sablonneuse dans son voisinage ; on ne trouve cette dernière qu’en se rapprochant de Fanano.
Après avoir visité le rocher de 3 Carli^je me disposai à partir pour le lac de Scaffajolo , dit anciennement Scalfagiuolo , renommé par sa si- tuation au plus haut sommet des Apennins , et qui jouirait d’une célébrité bien plus grande, s’il était vrai qu’en jetant une pierre dans son eau, le ciel se couvrît tout-à-coup de nuages , et qu’il en sortît une tempête horrible , comme le pré- tend Gesner , et comme , avant lui , Boccacio l’avait écrit en ces termes : « Scalfagiuolo est un » petit lac des Apennins entre Pistoieet Modène, » moins admirable par le volume de ses eaux que » par le miracle qu’elles opèrent. En effet, comme j> l’assurent tous les habitans du pays, si quelqu’un, »soit de plein gré, soit par inadvertance , y jette »ujie pierre, ou tout autre corps qui en agite la » surface, aussi-tôt l’atmosphère devient nébu- leuse, et des vents furieux s’échappent , qui dé-
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» chirent, abatent, arrachent de la terre les chênes »les plus robustes, les hêtres les plus antiques des » environs 3 malheur aux hommes et aux animaux »qui se trouvent alors dans son voisinage 5 la » tempête n’épargne quoi que ce soit, et dure quelquefois pendant un jour entier».
Ce lac est situé au sud de Fanano 5 je choisis la route la plus propre à mon instruction en re- montant à pas lents le torrent Léo , qui prend sa source un peu au-dessous. Je savais par expé- rience combien , pour acquérir des lumières sur la nature et la direction des montagnes , il est utile de suivre le cours des rivières , des torrens qui roulant au fond des gorges des vallons, baignent les fondemens de ces montagnes; c’est en les examinant de bas en haut qu’on découvre mieux la position de leurs couches , de leurs filons ; et l’on a déjà une idée anticipée de leur nature, pour peu que l’on prenne la peine de ramasser devant soi les cailloux, les pierres que les eaux ont roulées. Le lit du Léo qui va se réunir à l’antique Scultenna pour former la rivière de Pannaro , abonde en pierres sablonneuses, plus ou moins arrondies par le roulement. Près de Fanano , on y trouve encore des carbonates cal- caires ; un peu plus haut ces derniers disparais- sent, on ne rencontre plus que des pierres sa- blonneuses •
DANS LES DEUX SICILE S. 4g blonneuses ; à mesure qu’on s’élève , celles-ci se montrent plus grosses et moins arrondies.
Bientôt le torrent se resserre entre deux ro- chers escarpés qui , s’élevant comme des murs immenses , laissent voir distinctement les divers filons dont ils sont formés ; tous , depuis le haut jusqu’en bas , sont horizontaux, ou du moins ils s’écartent peu de cette direction ; leur nature est par-tout la même, c’est-à-dire qu’on y découvre par-tout la même pierre de sable.
Tel est en général l’aspect de ce groupe de montagnes interposé entre Fanano et l’Hôpital de Lamola , distant d’un mille environ en ligne droite du lac. Cet Hôpital est un petit hameau dont les habitans , plus voisins de la Toscane que ceux de Fanano, parlent un dialecte moins lombard. Les hommes et les femmes y jouissent d’une carnation qui ferait envie aux habitans des villes , et cependant ils ne mangent que des châ- taignes , ne boivent que de l’eau. Là véritable- ment commence à se faire sentir la rigidité du froid. Nous étions au 6 d’août , et le seigle et le froment de mars , semés en petite quantité dans quelques pauvres champs du pays , mon- traient à peine la pointe de leurs épis : il arrive souvent qu’avant de jaunir et de parvenir à leur maturité , l’hiver les surprend et les ensevelit Tome V*. D
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sous ses neiges. Il est même , parmi les châtai- gniers , des individus qui , bien que vigoureux et de la plus belle venue, ne peuvent pas porter leurs fruits à terme. Là domine la roche sablon- neuse , ou pour mieux dire , elle est Tunique : divisée en lames , elle sert de couverture aux humbles chaumières des habitans.
Un peu au-dessus de l’Hôpital on entre dans la région des hêtres. D’abord ils se présentent comme des arbrisseaux; à mesure qu’on avance, ils se développent davantage , et quand on est parvenu au milieu de leur région , on les voit s’élever dans toute leur force , étendre leurs ra- meaux toufFus , et former d’épais ombrages. J’ob- servais , non sans étonnement, comment certains troncs portaient à leur sommité divers caractères tracés sur l’écorce; mais l’appris ensuite que des voyageurs s’amusaient à les graver, quand, en hiver, passant de la Lombardie dans la Toscane, ils trouvaient la neige parvenue à la hauteur de ces arbres , et assez durcie par le froid pour pouvoir y marcher sans crainte. En effet, il existe dans ces montagnes un ancien chemin qui con- duit de Modène à Pistoie. Ces bois de hêtres forment une zone presqu’horizontaîe sur le dos des Apennins, laquelle n’a pas un mille de lar- geur. La même dégradation de force et de vi-
DANS LES DEUX SICILE S. 5 1
gueur qui se fait remarquer dans leur végétation , du côté de l’Hôpital de Lamola , existe également sur la lisière opposée qui regarde Scaffajolo. Là, je l’attribue à la température de l’air, qui n’est point encore assez froide pour convenir à la na- ture de ces arbres , qui ne se plaisent que dans les lieux alpestres; ici elle dérive, non d’un excès contraire, mais du peu d’épaisseur de la couche terreuse, qui ne permet pas aux racines de s’é- tendre , et ne leur donne qu’une faible nourriture, ïl suffit de creuser le sol à la profondeur de quel- ques pouces pour trouver la roche sablonneuse. Je crois cependant que le vent du sud-ouest, qui souffle avec impétuosité sur ces cimes éle- vées , contribue beaucoup à leur dépérissement; en effet , tandis que plus bas ils sont abrités de tous côtés par leurs rameaux qui s’étendent au- tour du tronc , ici c es rameaux sont ployés dans la direction du vent , et ne leur servent d’aucune défense.
En sortant de la région des hêtres , on rencontre plus haut une longue file de pieux très-élevés qui ont été placés de distance en distance pour servir de guides aux voyageurs durant les hautes neiges. En s’écartant du chemin , ils courent risque de tomber dans un précipice voisin , d’autant plus dangereux alors qu’il est caché à leurs regards.
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5a VOYAGES
On l’appelle la Losse des morts , parce qu’on y a trouvé des hommes suffoqués par la neige: malgré les précautions que l’on a prises, ce mal- heur ne se renouvelle que trop souvent , et le printemps qui précéda mon voyage , on en avait retiré jusqu’à six cadavres.
Bientôt je perdis de vue toute espèce d’arbres, d’arbustes et de buissons 5 je ne rencontrai plus que des prairies maigres et sauvages , servant à peine à nourrir des chevaux pendant l’été : quoique je les traversasse au milieu de cette saison , il y restait encore quelques bandes de neige , mais de peu d’épaisseur. Ici , je n’oubliai point le principal objet de mes recherches, qui était de reconnaître la nature des roches qui servaient de base aux différens sols que je par- courais. Au moyen de quelques excavations que je fis faire, je reconnus la même roche sablon- neuse que j’avais observée dans les régions moins élevées de la montagne.
Enfin j’arrivai au bord du Scaffajolo 5 le lieu où il est situé s’appelle les Alpes de la croix. De cette hauteur , la vue se promène sur les mon- tagnes de la Lombardie et de la Toscane, qui s’abaissent au loin. Ce lac avait alors environ quatre cent quatre-vingts pieds de long sur cent soixante-dix-huit de large $ mais en d’autres
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DANS LES DEUX SICILE S. saisons il s’étend davantage. Ses eaux sont claires et douces ; on n’y voit aucun poisson ; nul être vivant ne paraît l’habiter , si ce n’est la libellule ; plusieurs de ces insectes voltigeaient à sa surface, et notamment la libellula grandis > et la l. vul- garissima de Linnée.
Dans la relation d’un voyage sur les mon- tagnes de Réggio que je -publiai il y a quelques années, je parlai d’un lac alpestre nommé Ven- tasso y qui passait pour n’avoir point de fond, et que je parvins à sonder au moyen d’un ra- deau. J’en voulais faire autant du Scaffajolo ; mais les troncs des hêtres que j’avais transportés sur ses bords , se trouvèrent insuffisants pour construire le radeau : la distance était trop grande, le jour trop avancé pour m’en procurer d’autres \ nul moyen de songer à passer la nuit dans cet horrible désert \ il fallait regagner l’Hôpital de Lamola , dernier gîte que l’on rencontre en gra- vissant la montagne. Pour juger de la profondeur de ce lac , je me contentai donc des indices que put me fournir l’examen de ses rives. Elle ne devait pas être considérable, puisque j’ap- percevais le fond en quelques endroits , et que là où il échappait à ma vue , l’eau n’avait point cette couleur bleue très-foncée qui dénote une grande profondeur. Quant à son origine , à sa
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54 VOYAGES
forme , c’est un bassin creusé au sommet de la
montagne qui reçoit l’eau des pluies et des neiges 5
celle - ci, malgré le soleil d’été , formait encore
un peu au-dessous du niveau du lac , un grand
amas durci , qui seul aurait suffi à remplir quatre
glacières.
On se doute bien que ni moi , ni mes deux compagnons de voyage , nous ne partagions point l’opinion fabuleuse d’un coup de pierre qui fait sortir de ce lac les tempêtes et les orages 5 mais nos guides , dont les uns étaient de Lamola , les autres de Fanano , y avaient la plus ferme confiance. Je ne saurais exprimer leur étonne- ment quand ils virent que, malgré tous les jets de pierres possibles , l’air restait calme et le ciel serein. Qui V aurait jamais cru ? disaient -ils avec l’air de la stupéfaction. Et cette honteuse crédulité , plus ancienne sans doute que le temps où écrivait l’ingénieux nouvelliste de Certaîdo, avait continué de passer de générations en gé- nérations parmi ces montagnards, sans qu’aucun d’eux eût osé s’assurer de la vérité !
Les leçons même de l’expérience ne sont pas toujours suffisantes. Quand j’allai au lac de Ven- tasso , je trouvai tous les habitans des environs bien persuadés qu’il existait à son centre un grand tourbillon et des eaux si profondes , qu’ils ne
DANS LES DEUX SICILE S. 55 croyaient pas que je pusse venir à bout de les sonder. J’en parcourus toute la surface au moyen d’un radeau 5 je ne vis point le tourbillon , et la sonde me rapporta vingt-quatre pieds dans l’endroit le plus profond. Cette expérience faite devant un grand nombre de témoins ne put ce- pendant les guérir de leurs préjugés , et j’appris dans la suite qu’ils y étaient tout aussi attachés qu’auparavant 3 tant il est difficile de détruire l’erreur quand une fois elle a jeté ses racines dans l’esprit du peuple ! Mais les investigateurs de la nature doivent n’attendre leur récompense que d’elle seule 3 ils savent d’ailleurs que la philoso- phie , dans tous les temps, a été paucis contenta judicibus .
Je reviens au lac de Scaffajolo 3 ses rives sont composées de pierre sablonneuse 3 le grain en est plus gros, le ciment moins fin 3 on voit çà et là de gros blocs sur lesquels des voyageurs ont écrit leurs noms , avec les dates de leur pas- sage en cet endroit : il y en a qui se rapportent au siècle passé.
Ne trouvant plus rien sur ses bords qui fixât mon attention , je dirigeai mes pas vers l’ouest, me tenant à la même hauteur , et marchant ainsi l’espace d’un mille environ pour reconnaître la nature des roches 3 par-tout elle s’ofFrit la même.
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V O Y À G E S
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En descendant du côté de Fistoie , à un quart de mille au-dessous du lac , je rencontrai plu- sieurs sources d’eau vive ; d’autres sourdent de même au côté opposé de la montagne , et à une distance presque égale de son sommet. Je ne puis croire avec les habitans du pays, que ces sources qui, au sud , serpentent vers la Tos- cane, et au nord vers la Lombardie, dérivent du Scaffajolo : l’effet serait plus grand que la cause : le volume d’eau qu’elles jettent toutes ensemble aurait bientôt épuisé ce lac , qui cependant ne reste jamais à sec. Quelle est donc leur origine > J’en dirai un mot quand je parlerai des sources du mont Cimone*
Le chemin que je pris pour retourner à Fana- no fut celui que j’avais suivi en partant 5 je le préférai pour être plus sûr de mes premières observations , et je puis dire que je n’eus qu’a les confirmer. Je n’ajouterai donc plus rien, si ce n’est un fait d’un autre genre que j’ai cru plus convenable de placer à la fin de ma re- lation.
Je veux parler d’un nombre infini de taupes qui habitent la région des hêtres. Je n’exagère point en disant que je les rencontrais par mil- liers, les unes courant sur la terre, les autres
DANS LES DEUX S ï C I L E S. 5j' montant , descendant le long des arbres au pied desquels elles avaient établi leurs demeures. Elles me rappelèrent ces taupes de passage , entre autres les lemmus > qui habitent les Alpes de la Laponie; mais on m’assura que celles de Fanano étaient indigènes , qu’elles se nourrissaient de graines de hêtres ; que pendant les rigueurs de l’hiver, elles pratiquaient des chemins sous laneige pour aller à la quête de ces alimens ; que lorsque cette ressourceleurmanquait,ellesabandonnaient le bois , et descendaient plus bas dans les lieux cultivés , où elles dévastaient les blés en herbe. Il faut cependant qu’elles soient attirées et fixées dans cette région par quelque circonstance par- ticulière, car de tant de forêts de hêtres que j’ai traversées en d’autres parties des Apennins et dans les Alpes , il n’en est pas une où je me rappelle d’avoir vu une semblable colonie de taupes. J’aurais voulu en déterminer l’espèce ; mais elles étaient si agiles à la course et si sau- vages , que toute mon adresse n’aboutit qu’à en arrêter une avec le pied , encore lui fis-je tant de mal , que son corps défiguré n’était plus reconnaissable ; elle me parut seulement plus grosse du double que le mus musculus ; -elle avait le dos et les flancs tannés , le ventre blanc ; son estomac était plein de graines de hêtres , preuve que mes montagnards ne se
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trompaient point sur le genre d’alimens de c es
animaux.
Le torrent Léo tire son origine de quelques sources situées au-dessous du bois ; à mesure qu’il s’approche de Fanano , il en reçoit d’autres qui grossissent ses eaux. Descendu dans la plaine , où il se confond avec un autre torrent nommé Scultenna > il a déjà acquis une certaine étendue. La truite , salmo trutta , est presque l’unique poisson qui y vive et s’y multiplie $ elle est petite comme toutes les truites de montagne, mais d’un goût exquis. La pêche en est curieuse et facile. On détourne l’eau du torrent dans une autre partie de son lit 3 celle qu’il abandonne reste à sec, à la réserve de quelques petits courans que l’on appelle des puits ; c’est là que se cachent les truites 5 on les prend avec un filet qui s’é- largit ou se rétrécit à volonté , selon les circons- tances.
Ce torrent est leur demeure constante et fixe : si un débordement causé par des pluies exces- sives les emporte dans le Scultenna ou dans le Pannaro, elles remontent vers leur élément na- tal dès qu’elles en ont le pouvoir. Cette prédi- lection pour les eaux alpestres est commune à toutes les truites de montagne , soit qu’elles en aiment la température ? soit qu’elles y trouvent
BANS LES BEUX SICllES. OC)
une nourriture plus abondante ou meilleure 5 soit enfin que leur limpidité et leur pureté con- viennent mieux à la nature de ces animaux 3 pour qui les boues et les vases sont presque toujours mortelles.
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VOYAGES
CHAPITRE XXXV.
Ployage au mont Cimone et à Barigazzo , Lieu célèbre par les feux qui y brûlent depuis un temps immémorial .
Ju’a près- midi du 10 du même mois, je partis de Fanano pour le mont Cimone , et le soir je pris gîte dans une bergerie située sur la lisière des hêtres. A une heure du matin, je me remis en route à la faveur d’un beau clair de lune , voulant me trouver sur la cime du mont dès l’aurore naissante pour jouir du lever du soleil. Après avoir traversé le bois et monté quelque temps , j’entrai dans une vaste prairie appelée Piano Cavallaro , parce qu’on y fait paître des chevaux pendant l’été. Jusqu’à cet endroit le chemin est assez agréable; mais le reste est très- rapide , et tout encombré de blocs de pierre sablonneuse.
Une heure et demie avant jour , j’atteignis le sommet du Cimone ; la lune s’était cachée sous l’horizon; mais au milieu de l’obscurité quj
dans les DEUX SICILES. 6 1 régnait , je fus récréé par un spectacle auquel je ne m’attendais pas. Il faut savoir que la veille, comme je gagnais la bergerie , le ciel s’était couvert d’épais nuages poussés par un vent d’ouest très-impétueux ; qu’il était tombé un déluge de pluie et de grêle , accompagné de tant d’éclairs et de coups de tonnerre , qu’on eût dit que la montagne s’écroulait ; mais la tempête n’avait pas duré long-temps, et je m’étais mis en route, qu’il ne paraissait pas un seul nuage sur l’horizon. Cependant à mon arrivée sur le Cimone, je trou- vai que le ciel se voilait de nouveau , et c’est alors que je commençai à appercevoir, à travers les ténèbres nocturnes , des flammes volantes , ou , comme l’on dit , des feux-follets , dont ia plupart voltigeaient à mon zénith. Je jugeai qu’ils étaient autant élevés au-dessus de ma tête que ceux que j’avais pu voir du fond des plaines , ou des bords même de la mer : leur vitesse ne paraissait pas plus grande. Je les contemplai ainsi jusqu’au lever de l’aurore, qui les fit disparaître. Ces météores s’enflamment donc à des élévations bien plus considérables qu’on ne le suppose com- munément.
J’aurais voulu mesurer la hauteur du Cimone 5 mais je manquais des instrumens nécessaires. Je rapporterai seulement que l’ayant considéré de-
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puis en navigeant sur la Méditerranée, et à une distance d’où je pouvais d’un seul regard l’em- brasser de la base au sommet , j’estimai qu’il était élevé d’environ mille toises au-dessus du niveau de la mer. Ce qu’il y a de certain , c’est qu’il surpasse de toute la tête les autres monts Apennins, et que de sa cime on domine sur toute la chaîne supérieure de ces montagnes. Celles- ci , en été , ont déjà perdu leurs neiges , que le mont Cimone en est encore couvert. Le 24d?août, me retrouvant à Fanano, voici ce que j’eus oc- casion d’observer. La veille il souffla un vent de sud-ouest assez chaud, et par intervalles nous eûmes des ondées de pluies accompagnées d?é- clairs. Le vent tourna au nord pendant la nuit 5 le lendemain au matin , d’épais nuages nous ca- chèrent la cime des monts. Ces nuages étaient évidemment pluvieux , cependant ils laissaient tomber sur le Cimone je ne sais quel voile blan- châtre , qui parut un indice de neige aux habitans de Fanano. L’atmosphère s’était considérable- ment rafraîchie 5 mon thermomètre, qui la veille marquait dix-sept degrés , avait descendu à sept et demi. Vers les deux heures après midi , le ciel commença à s’éclaircir 5 bientôt la chaîne en- tière des Apennins se montra à découvert , et nous vîmes alors le Piano-Cavallaro et le Cimone resplendissans de neige , tandis que les autres
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BANS LES BEUX SICILE S. 63 monts n’en offraient aucune trace. — Je reviens à ma narration.
J’étais parti de nuit pour contempler à mon arrivée le soleil levant 5 mais l’horizon nébuleux dans la partie de l’est me déroba ce magnifique spectacle ; les vapeurs de l’atmosphère m’em- pêchèrent également de découvrir les deux mers, l’Adriatique et la Méditerranée, perspective im- mense dont on jouit sur le Cimone, quand l’air est parfaitement pur et transparent. Ainsi privé de cette jouissance, je ramenai mes regards plus près de moi, je m’appliquai à considérer les ob- jets qui étaient à mes pieds ; je fis le tour du sommet de la montagne , je descendis sous ses escarpemens , je contemplai ses pentes rapides, ses flancs dépouillés 5 j’observai sa structure in- térieure , celle des montagnes voisines gisantes au sud-est , qui en sont la prolongation ; et je vis ces énormes masses toutes composées de roche sablonneuse dont les couches sont pour la plupart horizontales. Si elles s’écartent quel- quefois de ce plan , c’est pour pencher du même côté. J’en inférai qu’elles avaient été produites par une seule et même cause , toujours dirigée à opérer dans le même sens.
Le Cimone représente par son sommet un cône obtus. Le plateau qui le termine a environ un
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septième de mille de circonférence. Il est formé de grandes tables de la même roche sablon- neuse , mais détachées et sans liaison entr’elles. On pourrait plutôt leur donner le nom de pou- dings, car les grains quartzeux liés par le ciment s’y trouvent avoir jusqu’à un demi-pouce de dia- mètre ; leurs angles émoussés , leur figure arron- die, prouvent d’ailleurs qu’ils ont été roulés. Là, nulle végétation , quoique les neiges eussent totalement disparu : mes guides m’assurèrent qu’elles n’v séjournaient pas long- temps, ba- layées par les vents qui les transportent dans les parties basses de la montagne.
En descendant de ce sommet , et me dirigeant vers Y est , je rencontrai à peu de distance un monticule dit le Cimoncino , parce qu’il est plus petit que le Cimone. Dans la réalité c’en est une véritable branche , où la nature a employé la même matière et la même forme.
Dans le cours de ce voyage , comme dans celui que j’avais fait précédemment au lac de ScafTajolo , je fus très-attentif à épier les traces des corps marins, sachant combien les recherches de ce genre sont importantes pour la théorie de la terre. Je ne m’en fiai pas à la vue simple, j’eus recours au microscope , examinant les di- vers sables, et cherchant à y découvrir ces petits
testacées
DANS LES DEUX SICILE S. 65 îestacées fossiles qui , par leur ténuité , échappent à nos sens; mais quelqu’attention que j’apportasse à cet examen, je ne pus en appercevoir un seul , ni corps, ni empreinte. Je visitai avec le même soin , et avec aussi peu de succès , les roches calcaires , qui d’ailleurs se terminent vers les hau- teurs de Fanano.
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C’est ici le lieu de raconter qu’avant d’entre- prendre mes excursions dans les Apennins , on m’avait dit à Modène, et répété à Fanano, qu’il existait vers la partie la plus haute du Cimone, une grosse veine de beau marbre mélangé. Pré- venu de cette idée, je fis les plus minutieuses, mais en même temps les plus vaines recherches ; enfin je m’adressai à un pâtre , qui connaissant parfaitement ce prétendu marbre , me conduisit tout droit sur le lieu , c’est-à-dire au sud de la montagne , et à un demi-mille de distance de son sommet. Je vis là deux pointes de roches , saillantes, peu écartées l’une de l’autre, et qui probablement se confondaient sous terre en une seule masse. Au premier aspect, il me fut évi- dent que ce n’était point du marbre ; je pris quelques échantillons pour les examiner à mon retour , et les soumettre à l’analyse. En voici les résultats. Cette roche est argileuse; elle ne con- tient qu’une très-petite quantité, de chaux; sa Tome V, E
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cassure est un peu écailleuse , quoique douce au toucher; sa pesanteur est médiocre; sa cou- leur d’un rouge foncé 3 interrompue çà et là par de petites veines blanches de quartz et de spath. Il faut noter que sa position locale est au milieu de la roche sablonneuse.
Sous le plateau , à la distance d’environ un neuvième de mille , et dans la direction de l’est , coulent quatre fontaines perpétuelles., dont l’une dite Beccadella serait capable de faire aller un moulin. L’extrême hauteur d’où jaillissent ces eaux , est une contradiction dans le système uni- versellement embrassé sur l’origine des fontaines et des fleuves; car on y prétend que les pre- mières ne sourdent jamais à l’extrémité des mon- tagnes , mais qu’elles jaillissent de leurs flancs ou de leurs bases. On ajoute que si par hasard on en trouve quelqu’une qui sorte de terre au sommet d’un mont , on voit toujours dans le voi- sinage de ce mont une autre éminencesupérieure où cette fontaine prend son origine.
La difficulté qui se présente ici contre ce système avait déjà été élevée par Galeazzi, pro^ fesseur de Bologne , au retour d’un voyage qu’il fit au Cimone en 1719 (1). Les sources qui dé-
(1) Voy. les Comment, de i’Àcad. de Bologne, t. I.
DANS LES DEUX SICILE S. 67 bouchent un peu au-dessous du lac de Scaffajolo ne trouvent pas mieux leur explication dans l’hy- pothèse où on les ferait dériver des eaux du Ci- mone comme d’une sommité supérieure. Il n’est pas même concevable comment le Cimone en peut procurer une suffisante quantité à ses pro- pres sources, pour qu’elles ne tarissent jamais dans les plus grandes sécheresses. Pour moi je ne vois qu’une réponse 5 si elle n’est pas entièrement sa- tisfaisante , elle ne choque pas du moins la vrai- semblance : c’est de supposer sous le plateau du Cimone , et sous le lac de Scaffajolo , de vastes réservoirs emplis des eaux du ciel , lesquels ne se vidant pas entièrement pendant la saison sèche, alimentent perpétuellement les sources situées à leurs bases. En effet , si les neiges ne peuvent fondre sur le Cimone , attendu qu’elles n’y sé- journent pas , et sont transportées ailleurs par les vents , il est toujours certain que les pluies ne déversent jamais par les bords du plateau ; que son sable les boit toutes, qu’elles pénètrent dans l’intérieur du mont , où elles trouvent de nombreuses fissures , de larges crevasses , des cavernes même , effet de la disposition irrégu- lière , confuse , de masses de roches qui n’ont aucune liaison entr’elles.
Il était près de midi lorsque je songeai à quitter
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ces régions supérieures ; le ciel était devenu se- rein ; ie thermomètre , qui au point du jour ne s’élevait qu’à sept degrés et demi , en marquait actuellement treize et un quart. Cette variation de température , dont l’effet fut très-sensible sur mon corps , devait l’être bien davantage sur les petits êtres organisés et vivans qui habitaient ces lieux. C’étaient des insectes , peu nombreux à la vérité; parmi ces petites peuplades , je remar- quai des scarabées , scarabeus jimetarius , sans doute attirés par les excrémens des chevaux qui paissent sur le Piano Cavallaro ; des guêpes , apis rostrata ; des tipules, tipula lunata ; des taons , tabanus bovinus $ et quelques larves. Aux heures où le thermomètre ne marquait que sept degrés et demi, ces petits animaux, immobiles de froid , étaient dans une véritable léthargie. J’admirais ^ en eux cet instinct que la nature a donné à tous les êtres pour leur propre conservation; comme s’ils eussent prévu cet état de faiblesse, ou plutôt cette suspension momentanée de la vie, chacun s’était mis à couvert des injures de l’air, chacun avait cherché sa retraite , sa défense sous les pierres , sous les bancs des rochers ; mais com- mençant à ressentir la chaleur du jour , ils aban- donnaient leurs niches , couraient aux environs, ou voltigeaient dans les airs. Ce phénomène dans l’économie animale des insectes , je l’avais déjà
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BANS LES BEUX SICILE S. 6g observé plusieurs années auparavant , dans un voyage que je fis à la montagne d’Anghirina , peut-être moins haute que le Cimone , mais plus froide, située au-dessus de Purlezza, à quelque distance du lac de Lugano. C’était au milieu du mois d’août : en parcourant la montagne , je rencontrais fréquemment, depuis onze heures du matin jusqu’à deux heures après midi , des papillons voltigeant de fleurs en fleurs , et suçant le miel de leurs calices 5 mais après cette partie du jour , ils restaient immobiles à la même place et comme frappés de mort, jusqu’au moment où le soleil revenant sur l’horizon , leur restituait la chaleur et la vie.
Je descendis du Cimone parla pente de l’ouest ; j’avais examiné sa structure et les matières dont il est composé, vers son milieu et à son sommet; il me restait à l’examiner de même dans ses par- ties inférieures et à sa base. Le chemin que je pris était conforme à mon but ; je gagnai avant la nuit le village de Fiumalbo , situé au pied de la montagne dans une profonde vallée. Pendant ma route , je ne perdis point de vue la roche sablonneuse , et je reconnus ainsi que cette subs- tance régnait par toute la hauteur du Cimone, du moins dans la partie qui regarde la Lom- bardie. Deux voyages que je fis dans la suite
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en deux endroits difFérens de la montagne , mais plus près encore de ses bases , me confirmèrent la preuve de ce fait.
Je parlerai maintenant de Barigazzo et de ses environs. Pour m’y rendre , je pris ma route par Fanano et par Sestola , petit bourg dans les hau- teurs du Modénois, célèbre par son fort antique qui, situé sur un rocher escarpé, devait passer pour inexpugnable aux temps où il fut construit. Le rocher, semblable à ceux que j’ai décrits jus- qu’ici , est composé d’une pierre sablonneuse dont les couches inclinent un peu de l’ouest à l’est. Quelques-unes admettent entr’elles de petits fi- lons de substance hétérogène, soit marneuse, soit argileuse.
Si l’on mesurait la distance de Sestola à Bari- gazzo sur une ligne droite, on compterait à peine trois milles, mais on en fait véritablement huit pour y arriver , à cause des montées et des des- centes continuelles. La même pierre sablonneuse se découvre tout le long de la route 5 on y re- marque cependant une différence , c’est qu’elle embrasse à sa surface des blocs de carbonate cal- caire veinés de spath. Ce mélange règne à Ba- rigazzo et dans les environs 5 le calcaire y est mis à profit : on l’emploie à faire de la chaux. Il ne faut pas oublier un autre fossile qui se
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rencontre très-fréquemment dans le pays : c’est le sulfure de fer, presque toujours dans Fétat’de cristallisation, tantôt isolé, tantôt incorporé avec la roche sablonneuse.
Barigazzo n’est qu’un petit village à quarante- cinq milles de Modène , où passe la grande route qui conduit de la Lombardie dans la Toscane. Cette route est taillée en plusieurs endroits dans le vif des montagnes ; en joignant Barigazzo , elle traverse une roche sablonneuse , dont la coupe verticale met à découvert la direction des filons qui tendent de l’ouest au nord et au nord-est.
Tout le pays est alpestre , couvert de hêtres , sur-tout dans la partie du nord. La température y est plus froide qu’à Fanano ; on moissonne plus tard 5 les récoltes sont plus modiques. Au nord-ouest du village est une montagne , la plus haute des environs , nommée la Cantiere ,* elle est entièrement boisée. De son sommet, on voit la chaîne des Apennins se déployer en amphi- théâtre , et le Cimone élever sa tête par-dessus tous les autres monts. On jiistingue l’inclinaison de leurs couches; on observe cette zone obscure de bois de hêtres qui forme autour d’eux une vaste ceinture , ayant par-tout la même largeur,, par-tout le même degré d’élévation. En réflé- chissant sur la disposition régulière de ces arbres,
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sur leur station invariable , on se persuade aisé- ment qu’elles sont le résultat des loix de leur organisation , qui ne leur permet de croître et de multiplier qu’à une hauteur donnée , et dans une température déterminée 5 c’est ainsi qu’une multitude d’autres races de plantes répandues sur le globe ont chacune leur domaine à part, et n’habitent spontanément que les lieux qui leur sont assignés par la nature.
La roche de la Cantiere est sablonneuse ; ses filons courent de l’ouest au nord et au nord-est , comme les liions de celle qui sert d’encaissement à la grande route près du village. Je cherchai vainement à son sommet et le long de ses pentes, le carbonate calcaire 5 cette pierre ne commence à se montrer qu’auprès des feux de Barigazzo ; elle devient ensuite plus abondante à mesure que le sol s’abaisse , et elle présente dans son mé- lange avec la roche sablonneuse, les mêmes cir- constances que nous avons déjà remarquées ail- leurs. Ce ne sont pas des cavités qu’elle y est venue remplir, et l’on ne peut pas dire qu’elle se soit engendrée par infiltration : incorporée avec la roche sablonneuse , elle ne fait qu’un seul tout avec elle $ de manière que pour avoir l’une , on est souvent forcé de briser, l’autre. Il faut donc rapporter à la même époque la for-
DANS LES DEUX SICILE S. 7 3 mation de ces deux pierres , et croire qu’elles sont contemporaines. Le carbonate est disposé par bancs , tantôt verticaux, tantôt obliques , niais rarement parallèles à l’horizon. Ils varient dans leurs dimensions ; souvent ils se trouvent avoir plusieurs pieds d’épaisseur , souvent ils sont réduits à quelques pouces. Ensevelis dans la roche sablonneuse , on n’en voit que l’extrémité qui saille au-dehors ; vainement y chercherait- on des vestiges de corps marins. Ces bancs ont le grain un peu gros , et la dureté de leurs congé- nères ; leur couleur est cendrée , tirant sur le rouge; leur cassure ne prend aucune figure dé- terminée; du reste, ils se dissolvent avec effer- vescence dans les acides , et font une chaux ex- cellente. En jugeant du volume respectif des deux substances, calcaire et sablonneuse, par ce qu’il en paraît à l’œil par-tout où elles sont mélangées, On peut dire que la première n’arrive pas peut- être à la centième partie de la seconde.
Je rappellerai, en terminant ce chapitre, deux autres voyages que je fis quelques années aupa- ravant dans les montagnes de Reggio. Le pre- mier me fournit matière à des observations que je communiquai à Charles Bonnet (i) ; je lui par-
(i) Elles furent publiées dans les Mémoires de la So- ciété italienne, t. II, part. n.
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lais de la nature des roches qui composent cette longue chaîne d’Apennins vulgairement appelée yîlpi di S. P ellegrino , et j’insistais principa- lement sur la roche sablonneuse que j’y voyais dominer par-tout, tant du côté de la Garfagnana que de celui de la Lombardie. La relation de mon second voyage fut adressée à Yalisneri (1). Il est vrai qu’ayant alors en vue tout autre ob- jet que la constitution de ces montagnes , je n’en- trai point avec lui dans de semblables détails ; mais je dois prévenir ici que ce second voyage ndofïrit à cet égard les mêmes résultats que le premier , et que dans l’un comme dans l’autre , jamais il ne m’arriva de rencontrer des dépouilles de corps marins.
J’ai parcouru la partie des Apennins qui re- garde la Lombardie, très-peu la partie opposée qui correspond à la Toscane ; mais je suis porté à croire qu?elle est à-peu-près constituée de la même manière. Ce qu’il y a de sûr , c’est que d’après les observations très-exactes deTargioni, la roche sablonneuse domine dans les monts de la Toscane , et que ses énormes massifs forment en s’élevant de vastes gorges dans les Alpes de ce pays. Ce naturaliste en indique plusieurs dans la
(j) Voyez Racolta calogeriana .
DANS LES DEUX SICILE S. 7$ relation de ses voyages (i) ; il observe ensuite avec beaucoup de jugement comment les bases , ou plutôt les racines de cette rocbe s’étendent à de grandes distances , quoique recouvertes d’autres substances pierreuses , entr’autres la calcaire ; il en suit pour ainsi dire la trace, en montrant de loin en loin les endroits où elle perce au travers sous différentes formes.
A la vérité , je n’ai pas été à même de faire de semblables remarques sur les montagnes que j’ai visitées 5 elles devaient m’échapper tant que je ne parcourrais que leurs sommets ou leurs ré- gions moyennes 5 mais descendant à leur pied, j’ai pu entrevoir à mon tour comment il serait possible que la pierre sablonneuse des Apennins de la Lombardie se propageât sans interruption jusqu’à leurs derniers fondemens. Quoi qu’il en soit , voici le fait sur lequel j’établis ma con- jecture. Un peu au-dessus du château de Scan- diano , situé au pied des collines entre Modène et Reggio , s’élève au sud-est une petite mon- tagne qui , formée de cette pierre , n’ofFre que ruines et précipices. Partie nue , partie couverte de champs , elle s’avance au sud , tourne ensuite au sud-est , et donne naissance à des rochers ap-
(1) Viaggi délia Toscana,
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pelés ripe délia Scajfa ; puis elle se cache sous terre, reparaît dans fa même direction à Castel- larano , village peu distant de la rivière de la Sec- cliia , sous la forme d’un vaste rocher entièrement nu, sur lequel est bâti le château de ce nom. A l’ouest, cette même montagne jette une autre racine qui , enterrée dans des substances cal- caires , passe sous le torrent de Tresinaro , pour reparaître à deux milles plus loin sur les bords du petit torrent de Fasano. Je ne veux point affirmer que cette pierre qui constitue une por- tion des bases de nos Apennins , soit en parfaite continuation avec celle de même nature qui en compose les parties supérieures : les terres, les diverses substances lapidifiées dont ces mon- tagnes sont recouvertes çà et là m’en dérobent la preuve. Ce n’est donc qu’une simple opinion que j’énonce , mais en l’environnant de toutes les probabilités qui peuvent la faire regarder comme la plus approchante de la vérité.
Le lecteur , qui a remarqué avec moi la dis- position de cette pierre sablonneuse par couches horizontales , ne doutera pas qu’elle ne soit l’ou- vrage de la mer; mais l’attribuera-t-il plus parti- culièrement à son long et tranquille séjour sur notre continent, ou croira-t-il avec Dolomieu qu’elle est un effet de l’action violente de se&
DANS 'LES DEUX SICILE S. 77 eaux (1) ? Je n’entrerai- point dans cette question , qui m’éloignerait de mon but 5 je préviendrai seulement une objection. Si la mer a formé ces montagnes , comment se fait-il qu’elle n’y ait laissé aucun dépôt de corps marins ? Le célèbre Saussure , dans une circonstance analogue , a montré comment les pierres sablonneuses des environs de Genève, qui tirent évidemment leur origine de la mer , sont cependant privées de ces sortes de dépouilles. Ce naturaliste a remar- qué avec raison que la mer ne produit pas par- tout des coquilles 5 que souvent des causes lo- cales, telles que les principes acides , les altèrent, arrêtent leur pétrification , opèrent même leur destruction. Dans ses voyages en Italie , il a ob- servé des collines , blanchissantes pour ainsi dire, de coquilles répandues à leur surface et dans leur intérieur 5 tandis que dans le voisinage^ il en existe d’autres qui n’en renferment aucune trace, bien qu’elles aient une origine commune. Je suis moi-même en état de confirmer ces preuves. On se rappelle la pêche aux bilancelles dont j’ai parlé plus haut , pêche qui se pratique à Gênes. Ce sont deux navires marchant de conserve , auxquels on attache un vaste filet dont les mailles
(1) Voyez Roxier , Journal de physique , t. XXXIX, an. 1791.
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sont si serrées , que le plus petit poisson ne sau- rait s’échapper au travers. Sa partie inférieure, au moyen des plombs qui y sont adaptés, rase le fond de la mer, balaye tous les corps qui se trouvent sur son passage , les saisit et les amène. J’ai assisté quelquefois à cette pêche; je m’amu- sais à jeter au-devant du filet de petites pierres marquées d’un signe pour les reconnaître : le filet les saisissait toutes. Je dirai donc, pour en reve- nir aux coquilles, que souvent il s’en prenait • par ce moyen de grandes et de petites d’espèces différentes ; que souvent aussi le filet n’en rap- portait aucune , bien qu’il cheminât l’espace de plusieurs milles. Il était donc évident que ces corps n’existaient point sur toute la surface par- courue. Quant au fait cité par Saussure touchant les collines de la Toscane, dont les unes sont si abondantes en testacées marins , et les autres en sont totalement dénuées , j’ai observé le même phénomène dans celles de Reggio.
En écrivant à Charles Bonnet (1) , je lui disais que le granit ne s’était point offert à mes regards dans la partie des Apennins que j’avais visitée. Le voyage dont je donne actuellement la relation ne m’a pas fourni davantage l’occasion d’en voir. Ce-
(1) Voyez la lettre citée.
DANS LES DEUX SICILE S. 79 pendant ces montagnes ne sont pas absolument privées de cette roche ; elle existe en quelques en- droits de la Lombardie; j’en ai trouvé des échan- tillons à Parme, dans les cabinets du professeur Guatteri et du comte Sanvitali ; à Plaisance dans celui du marquis Casati. Ces granits très-vulgaires ne diffèrent point les uns des autres. Les proprié- taires m’ont assuré qu’ils les avaient rencontrés, non faisant partie de grandes masses , mais errans sur les lits des torrens qui descendent des Apen- nins. En 1790 , j’en recueillis de pareils dans la rivière de Stafora près Voghera, que j’ai décrits au chapitre XII de ce livre.
Mais personne ri’a fait de rencontre plus heu- reuse en ce genre que l’abbé Spadoni , qui, dans son savant ouvrage intitulé : L ettere odeporicke su i monti Ligustici , parle de la découverte de deux sortes de granit en grandes masses. Il ob- serve qu’elles étaient détachées du corps de la montagne , et que probablement elles étaient descendues de queîqu’endroit plus élevé. Il serait à desirer que ce naturaliste entreprît une seconde excursion dans les mêmes lieux , et qu’en se remettant sur les traces de ces précieux dépôts de l’antique nature , il s’assurât s’ils ne tiennent pas à la montagne, et examinât les matières dont ils sont environnés.
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Quoi qu’il en soit , on a toujours la preuve que cette roche primitive n’est pas étrangère à la longue chaîne des Apennins, fait qui était ignoré , ou plutôt contesté , avant que Spadoni eût publié sa découverte.
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CHAPITRE
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CHAPITRE XXXVI.
Observations et expériences sur les feux de
Barigazzo.
Après avoir pris une connaissance générale des matières qui composent les montagnes de Modène, de Reggio , et sur-tout de Barigazzo, je me crus plus en état de rechercher la cause d’un phénomène qui excitait beaucoup ma cu- riosité 5 je veux parler des feux qui apparaissent auprès de ce dernier village. Ils occupent une pente tournée au sud , et ne sont éloignés de la grande route que d’un sixième de mille. Le 16 d’août , jour que j’y allai , ils n’étaient point allumés. Chemin faisant , mon guide m’apprit que la veille ils brûlaient , mais que l’orage qui s’était élevé pendant la nuit les avait éteints. Il attribuait cet effet, non à la pluie, quoiqu’elle eût été très-forte , mais à l’impétuosité du vent. Quand nous fûmes arrivés sur les lieux , il prit une mèche ardente, la jeta au milieu d’un petit espace couvert de poussière et dénué de plantes : ç’était-la le foyer des feux $ aussi-tôt ils se rallu- mèrent. Voici ce que j’observai en ce moment;
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Avant que la mèche eût touché la terre, îl en sortit à Tiroproviste une flamme , d’abord peu considérable , mais qui en un cîin~d’œil se ramifia et s’étendit dans toute faire , comme si cette aire eût été semée de grains de poudre à canon* Ces flammes en s’allumant rendirent un bruit semblable à celui que fait un fagot de bois qui prend feu tout- à- coup après avoir long- temps fumé. Elles formaient un groupe qui à sa base avait tout au plus deux pieds de circonférence; les plus hautes montaient à un pied et demi ; les plus basses ne s’élevaient qu’à quelques pouces. Les unes se coloraient d’une teinte bleuâtre à leur naissance ; mais en s’élevant , elles prenaient une couleur blanche tirant sur le rouge : les aqtres paraissaient bleues par-tout. Cette re- marque fut faite trois heures avant le coucher du soleil ; on verra dans la suite qu’à l’égard de ces apparences de couleur, l’avertissement du temps n’est pas inutile. L’odeur qui se répandait à l’entour ressemblait à celle du gaz hydrogène quand il brûle. La première preuve que j’eus de l’identité du principe de ces feux avec le gaz hydrogène fut la suivante.
A un pied et demi environ de leur foyer , il existait une petite fosse pleine d’eau trouble , du fond de laquelle s’élevait incessamment une .
DANS LES DEUX SICILE S. 85 multitude de bulles d’air qui venaient éclater à sa surface. Ayant recueilli une certaine quantité de ce fluide aériforme,il s’enflamma sur-le-champ à l’approche d’une chandelle allumée. Je répétai l’expérience à la surface de l’eau , et les bulles s’enflammèrent de même en répandant une forte odeur de gaz hydrogène.
Après avoir entrevu le véritable principe de ces feux , je cherchai à les étouffer en y versant de l’eau avec un arrosoir. Ils s’amortirent , mais sans s’éteindre tout- à - fait, et l’instant d’après ils reprirent leur vigueur et leur extension or- dinaire. Ce moyen ne m’ayant pas réussi, je me servis de mon chapeau de feutre rabattu en le faisant passer rapidement sur les flammes ; pour le coup elles s’éteignirent , ce qui me confirma dans l’opinion de mon guide et des habitans du village , que le vent , non la pluie , peut les supprimer.
A la place où elles venaient de disparaître , je fis creuser une fosse de la profondeur d’un pied, que je remplis d’eau tirée d’une fontaine voisine, persuadé que le gaz hydrogène ne man- querait pas de monter aussi-tôt à la surface sous la forme de bulles. Ce que j’avais prévu arriva, et ces bulles se consumèrent en flammes au con- tact d’une chandelle allumée $ seulement elles
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étaient petites , et leur nombre ne correspondait point au volume des feux qui brûlaient précé- demment à la même place. Je conjecturai , ou que l’eau apportait un obstacle à l’éruption du gaz , ou qu’en remuant la terre , j’avais bouché en partie les petites voies par lesquelles il se fai- sait jour : une nouvelle expérience contraria dans la suite cette dernière conjecture. Mais ce qui m’importait alors était de m’assurer de plus en plus du principe générateur de ces feux.
J’examinai la terre extraite de la fosse ; c’était une décomposition de roche sablonneuse , de cette roche qui constitue les montagnes de Ba- rigazzo , mélange de petits grains quartzeux , d’écailles argentines de mica , réunis à une subs- tance pulvérulente argilo-calcaire. Cette terre était brune à la surface 3 on voyait que le feu l’avait attaquée ; mais à une certaine profondeur, elle ne manifestait aucune altération; sa couleur était cendrée; on y trouvait encore des fragmens de la roche sablonneuse. Ceux qui gisaient à dé- couvert avaient acquis un rouge de brique cuite:, les petits en étaient pénétrés jusqu’au centre ^ les gros jusqu’à certaines limites , conservant au- delà leur couleur naturelle , couleur qui domi- nait dans tous les morceaux ensevelis à quelques pouces de profondeur dans l’aire des feux. De
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DANS LES DEUX SICILE S. 85 plus, par -tout où les pierres étaient teintes en rouge , elles se montraient friables 3 par-tout où elles gardaient leur couleur primitive, elles con- servaient aussi leur dureté native. De même que les matières terreuses , ces pierres avaient donc éprouvé en partie l’action du feu 3 et comme le gaz hydrogène ne s’enflamme qu’au contact de l’air, on conçoit comment la surface du foyer en avait seule ressenti l’effet. Ainsi il suffisait de l’aspect du sol pour reconnaître , non-seulement la place où brûlait actuellement le feu , mais celle où il avait cessé de brûler. En effet , les pierres qui se trouvaient hors de l’enceinte de l’in- cendie, à la distance de huit à dix pieds , étaient plus ou moins rouges comme celles du foyer ac- tuel 3 et j’appris des habitans du village que les flammes en certains temps devenaient plus véhé- mentes , et s’étendaient jusque là.
On verra dans la suite , quand je traiterai des salses , que ces phénomènes ainsi nommés sont dûs au gaz hydrogène , qui en se faisant jour à travers la terre , chasse devant soi un limon semi- fluide qui engendre des monticules et de petits courans : les feux de Barigazzo n’ont jamais rien produit de semblable , soit à la place qu’ils occu- paient autrefois , soit à celle qu’ils occupent au- jourd’hui.
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Je réviens à mes expériences. Les étincelles d’une pierre à fusil dirigées sur l’aire des feux éteints, quoique très- copieuses et très-vives, furent incapables de les rallumer. Des charbons ardens répandus dessus ne firent pas davantage; au contraire , ils s’amortirent à vue d’œil , ce qui ne m’étonna point , sachant que le gaz hydro- gène, bien que très-inflammable , a la propriété d’éteindre le feu ; mais en approchant de l’aire un brin de papier enflammé , l’incendie se ré- veilla subitement , et son explosion se fit avec le même bruit sourd qui avait accompagné la première.
J’essayai alors d’éprouver l’activité de ces flammes , en y exposant des matières combus- tibles. Il y avait des hêtres aux environs 5 j’en fis couper quelques branches , et je les plaçai sur l’aire. D’abord elles pétillèrent 5 le moment d’après elles prirent feu, comme si je les avais jetées dans un foyer ardent.
La nuit s’approchant , je me retirai dans l’hô- tellerie située en face sur la grande route , dans l’intention de revenir le lendemain avant le jour. Eu effet je devançai l’aurore ; près d’arriver , je sentis à cinquante-cinq pieds de distance l’odeur du gaz en combustion, et à onze pieds sa chaleur; mais je dois prévenir que j’étais sous le vent ,
BANS LES DEUX S TC IL E S-. 8j qui soufflait du nord , et ne venait à moi qu’après avoir passé sur le feu. L’incendie paraissait un peu plus grand que la veille , à cause de certaines petites flammes qui effleurant la terre , ressem- blaient par leur couleur azurée, par leur légè- reté et leur peu de chaleur , à celles de I’alkool; mais au lever du soleil elles disparurent à ma vue , et l’incendie revint , en apparence , à ses premières limites.
Curieux de savoir ce que produirait le re- muement de la terre dans l’aire , je l'éparpillai avec une pioche 3 aussi-tôt les flammes en sor- tirent plus vives, plus bruyantes 3 elles s’élevèrent plus haut, occupèrent deux fois plus d’espace qu’auparavant , et ce redoublement d’incendie se maintint ensuite constamment. Il ne parut aucune fumée , et les pierres enveloppées par les flammes ne devinrent point fuligineuses. En bouleversant ainsi l’aire de ces feux, j’avais exci- té, non loin de son enceinte , une petite flamme de la grandeur d’un pouce et demi tout au plus. Je donnai là un coup de pioche ; soudain la flamme s’éleva six fois plus haut. En continuant de piocher autour de ce nouvel incendie , if gagna du terrein , sans cependant passer cer- taines limites. La raison de ce phénomène n’est pas difficile à concevoir : en remuant la terre
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VOYAGES j’ouvrais de nouvelles voies à la sortie du gaz hydrogène ; mais cette sortie ne pouvait avoir lieu que dans un endroit déterminé , celui où aboutissaient les canaux souterrains de ce gaz.
Je recouvris de terre et de pierres l’aire en- flammée ; j’en fis un lit épais que je pressai avec les pieds : les flammes diminuèrent sans dispa- raître entièrement ; leurs pointes perçaient çà et là. Quand je réussissais à les étouffer en accu- mulant sur elles de nouvelles matières , aussi-tôt elles se pratiquaient ailleurs de nouvelles issues. Ayant débarrassé Faire de cet encombrement, l’incendie reprit sa première vigueur.
J’ai parlé plus haut d’une fosse pleine d’eau située dans le voisinage. Je la vidai entièrement; la vase qui restait au fond bouillonnait avec une sorte de sifflement : cet effet provenait de l’érup- tion gazeuse. En y appliquant la flamme d’une mèche allumée , elle prit feu ; mais l’eau qui sourdait au fond de la fosse eut bientôt éteint l’incendie.
Je refis d’une autre manière l’expérience. La fosse s’étant de nouveau remplie , et l’ébullition venant à reparaître à la surface de l’eau , j’y plongeai presque jusqu’au sommet un grand en- tonnoir que j’avais envoyé chercher à l’hôtelle-
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DANS LES DEUX SICILE S. 8g rie voisine , obligeant par ce moyen le gaz à sortir en lieu sec par l’ouverture du tuyau; alors j’en approchai une chandelle allumée ; tout-à- coup il s’y forma une langue de feu , qui con- tinua de paraître au sommet de l’entonnoir tant qu’il resta plongé dans l’eau, et je ne doute pas que si j’eusse pu le fixer à la même p-ace , ce météore ne s’y fût constamment attaché.
Je ne poussai pas plus loin mes recherches dans ce premier voyage ; l’hiver s’avançait sur ces montagnes; les frimats , les neiges allaient s’en emparer ; je partis avec la résolution de revenir accompagné des instrumens nécessaires pour entreprendre l’analyse chimique du fluide aériforme , dont je n’avais observé jusqu’à pré- sent que les efFets physiques. J’efFectuai ce pro- jet le 4 d’août de l’année suivante, transportant avec moi un appareil pneumatico -chimique à mercure , plusieurs réactifs , et des bocaux de diverses grandeurs. On me dira peut-être que je pouvais me dispenser de tout cet embarras ; qu’il suffisait de faire venir à Pavie , dans des vessies bien fermées , le gaz que je me proposais d’analyser , ou , ce qui valait mieux encore , dans des bouteilles de verre à col étroit , bou- chées avec un tampon passé à l’émeril, et pour plus de sûreté , posées sens dessus dessous , avec
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un peu d’eau dans l’intérieur pour couvrir l’ex- trémité inférieure du tampon. Mais j’observerai à l’égard des vessies , que les gaz s’y altèrent toujours plus ou moins , soit qu’en se desséchant elles laissent échapper des miasmes qui se com- binent avec ces fluides , soit qu’elles ne les ga- rantissent pas entièrement de toute communi- cation avec l’air extérieur : j’en parle ici par expérience. Quant aux bouteilles de verre , elles sont sans doute un excellent moyen de préser- vation , mais comment les transporter sans acci- dent à cent trente milles de distance ? Tout ce que je pus faire , ce fut de risquer le voyage pour quelques-unes seulement , et encore d’une très-petite capacité : je dirai dans la suite ce qui en résulta. Toujours est-il vrai que la meil- leure méthode est de faire ces sortes d’analyses sur les lieux même , et je la suivis.
Lorsque j’arrivai à Barigazzô, les gens de l’ho- telîerie me dirent que les feux brûlaient déjà depuis plusieurs mois , et personne ne pouvait mieux le savoir qu’eux, toujours prompts à y conduire les étrangers pour l’appât de quel- qu’argent qui leur en revient. Je revis donc ces feux dans le même état , et à la même place qu’ils étaient l’année précédente. Malgré la con- tinuité de leur combustion 7 l’aire ne manifestait
DANS LES DEUX SICILE S. gi aucune trace de suie; je remarquai seulement un principe de calcination , une croûte rougeâtre et friable sur les morceaux de pierre sablon- neuse que j’avais laissés dans son enceinte à mon premier voyage 3 et qui étaient alors parfaitement intacts.
La fosse voisine que j’avais comblée avant de partir , s’était reformée au moyen d’un courant de pluie qui en avait emporté la terre ; de plus, une petite source supérieure s’y était fait jour , et l’entretenait d’eau constamment. Cette eau bouillonnait , et l’odeur du gaz se faisait vive- ment sentir. J’y plongeai mon thermomètre, qui marquait alors seize degrés trois quarts; il baissa de deux degrés et demi.
En laissant ces feux dans leur état naturel , que pouvais-je en apprendre de plus ? il fallait y provoquer un changement. Ce que j’imagi- nai de mieux fut de susciter quelque grand in- cendie au moyen d’une excavation profonde ; mais auparavant il était nécessaire d’éteindre ce- lui qui existait ; ce que je fis en versant dessus tout- à-la-fois un seau d’eau. L’aire étant située, comme je l’ai dit , sur une pente de la montagne, je fis ouvrir plus bas, à la distance de seize pieds , une tranchée qui , prolongée horizontalement jusque sous les feux , devait avoir à cette place
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environ sept pieds de profondeur : je lui donnai six pieds et demi d’ouverture. A peine eut-on enlevé à la terre son écorce qu’elle parut hu- mide et fangeuse. Elle était noire , et parsemée d’une infinité de particules luisantes de mica. Elle exhalait en outre une très forte odeur de gaz hydrogène. La tranchée fut achevée le même jour , et conduite jusque dans l’aire des feux , dont une portion resta intacte. La terre se montra par-tout de la même nature , si ce n’est que la croûte de Faire fut trouvée plus dure , plus épaisse , à cause de la chaleur qui l’avait pénétrée. L’odeur, ou pour mieux dire , la puanteur du gaz était si forte , qu’on avait de la peine à la supporter. Le thermomètre appliqué sur le plan de l’excavation et sur les côtés , ne donna aucun indice de calorique in- terne; alors j’y entrai moi-même, et me plaçant à la distance de trois pieds du lieu où l’incendie se montrait avant que je l’eusse éteint , j’ordonnai à un des ouvriers d’y laisser tomber une mèche allumée. Au moment qu’elle toucha la terre , il s’en éleva une flamme si volumineuse , qu’elle remplit la moitié de la tranchée ; j’en fus entiè- rement couvert, et ma promptitude à m’échap- per n’empêcha pas que je n’eusse les cils et les cheveux brûlés en partie. Je me doutais bien que l’excavation accroîtrait l’incendie , mais je
DANS LES DEUX SICILE S. 9^ n’imaginais pas qu’elle lui donnerait autant d’ex- tension.
Les flammes avaient environ Luit pieds de hauteur, et cinq pieds de circonférence à leur base. Elles ne s’élevaient pas seulement du fond de la tranchée , mais elles s’échappaient encore par les côtés , par celui sur-tout qui regardait le nord. Là, de larges crevasses situées dans une direction presque parallèle à l’horizon, leur don- naient passage $ en sortant, elles se repliaient et montaient en l’air. Le gaz hydrogène , outre ses issues directes de bas en haut , parcourait donc des routes horizontales , du moins à la surface de la terre.
Il était alors une heure après midi $ le soleil brillait sur la montagne. En ce moment, je vis au sommet du faisceau de flammes comme une vapeur tremblotante qui s’élevait à vingt-cinq et trente pieds ; assez transparente pour laisser distinguer les objets situés au-delà , tels que les arbres et le corps de la montagne , elle émous- sait cependant un peu les rayons solaires , et il en résultait sur la terre une pénombre toujours en mouvement. Cette vapeur décrivait sous le vent une courbe , et se raréfiait à mesure qu’elle s’élevait. Dans cette direction , on sentait l’odeur du gaz à deux cents pieds de distance , et à
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trente-quatre la chaleur. Plus près , et à cinq pieds du foyer , celle-ci devenait intolérable. Du reste , l’incendie ne communiquait pas fort au loin son calorique au terrain environnant.
Le bruissement des flammes ressemblait par- faitement à celui que produisent des fascines de bois en combustion : on l’entendait à cent cin- quante pieds de là. Pour pouvoir en même temps comparer la couleur de ce feu avec celle du feu de bois, je fis allumer à côté de l’incendie gazeux un grand tas de branches de hêtres ; ce second feu développa des teintes de rouge très-animées, et absolument conformes à celles du premier. On voyait au sommet des flammes la même vapeur tremblotante.
Les carbonates calcaires du pays , et ceux qui environnent les feux de Barigazzo , abondent en veines apathiques ; à chaque pas on rencontre des fragmens de ce spath : il y en avait dans îa tranchée , et les flammes les enveloppaient alors comme elles avaient investi ceux de faire avant de l’avoir creusée; mais ceux-ci n’y avaient point éprouvé d’altération sensible , tandis que ceux-là perdirent leur transparence , et tom- bèrent en décrépitation , preuve évidente de l’augmentation du calorique.
Ces nouvelles flammes produisirent un autre
BANS LES DEUX SICILE S. g5 effet non moins remarquable , ce fut de noircir la terre et les pierres qu’elles touchaient , en les couvrant d’un léger voile de suie, effet que n’avaient pu opérer les anciennes après une con- flagration qui avait duré plusieurs mois.
Ayant ramassé , au fond de la tranchée, quel- ques-unes de ces dernières pierres avec des mor- ceaux de terredmbibés d’eau , et imprégnés de l’odeur du gaz hydrogène, je les portai à mon auberge pour en faire un examen dont je vais rendre compte. La suie était une matière im- palpable , poudreuse , inodore ; touchée , elle teignait les dofgts ; unie à des corps, le souffle de la* bouche suffisait pour l’enlever 5 posée sur la langue , elle était insipide ; sur des charbons ardens , elle ne brûlait point, ne fumait point, ne donnait aucune odeur sensible. Quant à la terre , je l’éprouvai au feu. D’abord son odeur de gaz hydrogène devint plus piquante , ensuite elle s’évanouit; l’eau dont elle était pénétrée, peu à peu s’évapora. En se desséchant ainsi, de noire qu’elle était , elle devint grise , sans donner la plus petite flamme , le moindre indice de bitume ou de soufre , ou de toute autre substance qui , en brûlant , répande des émanations odorantes.
Avant la fin du jour, je retournai vers les feux, et les trouvai dans l’état où je les avais laissés :
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c’était même extension , même vigueur, même couleur ; seulement , à l’approche de la nuit , d’autres flammes bleuâtres parurent s’y réunir , qui de jour n’étaient point visibles à cause de leur trop grande raréfaction; semblables à de petites langues, on les voyait poindre tout autour du foyer du grand incendie, briller un moment, s’éclipser et renaître encore ; mais la nuit venue , elles se montrèrent persistantes. A ces heures nocturnes, je m’apperçus encore que les flammes du grand incendie qui , en s’allumant dans la tranchée , ne m’avaient paru s’élever qu’à la hauteur de huit pieds, en atteignaient actuellement neuf et même dix , non qu’elles eussent , je pense , réellement augmenté ; mais le passage de la lumière du jour aux ténèbres de la nuit laissant distinguer leurs sommités très atténuées , causait seul cette appa- rence. Les habitans du village accoururent en foule ; jamais ils n’avaient vu ces feux dans un tel développement.
A quelle cause l’attribuer, si ce n’est à la sortie d’une plus grande quantité de gaz, au- paravant comprimé par la croûte terreuse de l’aire , actuellement trouvant une issue par toutes les crevasses intérieures que la tranchée avait mises au jour ?
J’avais coopéré à la multiplication de ces feux
avec
DANS LES DEUX SICILES. 97 avec une satisfaction extrême 5 maintenant je souhaitais qu’ils s’éteignissent , et cela pour ob- server le gaz à son passage par les fissures de la terre. Mais le volume qu’ils avaient acquis était un obstacle à leur extinction : un seau d’eau versé dessus 11e suffisait plus 5 ils s’éteignaient dans un coin , continuaient de brûler dans l’autre, et bientôt l’incendie regagnait le terrain perdu. A quelque distance au-dessus , dans la direction du nord-ouest, jaillissaient trois petites fontaines qui , se réunissant plus bas , formaient un ruis- seau abondant, lequel descendait le long de la montagne et non loin du foyer. Son eau limpide ne paraissait avoir aucune communication avec les émanations gazeuses 3 elle n’en avait point l’odeur, et on ne voyait point de bulles s’éle- ver à sa surface. J’en fis puiser plusieurs seaux, qui , versés à-la-fois sur les feux , parvinrent à les éteindre entièrement. La terre étant fort spon* gieuse, eut bientôt absorbé l’inondation. Cepen- dant la chaleur continua de s’y faire sentir pen- dant plusieurs heures ; quand elle fut réduite à la température de l’atmosphère , ce que je re- connus au moyen du thermomètre , j’entrai dans la tranchée , et m’approchai des crevasses par où les flammes sortaient auparavant , voulant m’assurer de la présence du fluide gazeux qui naturellement n’avait pas dû cesser de s’en écou- Tome V. G
C)8 VOYAGES
1er. D’abord je tins l’oreille attentive près de leurs ouvertures pour savoir si je n’entendrais pas quelque murmure , quelque sifflement ; je n’entendis rien. J’y appliquai le revers de la main , alors je sentis un vent léger • je pris des fils de soie , je les suspendis au-devant , et les fils oscillèrent et se courbèrent contre moi. Ces deux expériences prouvaient assez f écoulement d’un fluide invisible : était- ce le gaz hydrogène? je n’en doutais pas ; cependant pour en avoir la preuve certaine , j’adaptai à la bouche d’une crevasse l’extrémité d’un long tube de laiton , et je liai l’autre au cou d’une vessie comprimée et privée d’air. Je laissai ainsi l’appareil pendant quelque temps, après avoir pris la précaution de déployer la vessie pour en faciliter l’entrée au gaz , qui s’y rendit effectivement , mais avec lenteur. Quand il s’y fut amassé en quantité suffi- sante , je retirai le tube 5 j’approchai de son ou- verture une mèche allumée - en même temps je pressai la vessie ; le fluide sortit , s’enflamma au passage , et parut comme une langue de feu à l’extrémité du tube. L’oscillation des fils de soie, le souffle que j’avais senti en présentant la main devant les crevasses , étaient donc au- tant d’effets des émanations du gaz hydrogène, seul auteur des feux qui s’y manifestaient pré- cédemment. Je dois observer que ce gaz, à sa
DANS LES DEUX SICILE S. 99 sortie de terre , ne marquait sur le thermomètre qu’une température égale à celle de l’air at- mosphérique ambiant.
J’étais content du succès de mes recherches ; elles avaient autant contribué à mon amusement qu’à mon instruction 5 cependant ma curiosité n’était pas entièrement satisfaite 3 j’aurais voulu savoir si les crevasses horizontales servant, comme autant de canaux , à la sortie du gaz, continuaient vers la montagne dans la même direction , ou bien si elles se repliaient vers le centre de la terre. Cette connaissance était importante pour déterminer en quelque manière la localité de la mine de ce fluide aériforme. Profitant de l’ex- tinction des feux , je fis prolonger la tranchée d’environ six pieds du côté de la montagne* en même temps je fis vider la fosse , j’ordonnai qu’on la creusât davantage ; alors je m’apperçus que la veine de gaz qui y aboutissait ne venait pas du fond , mais qu’elle avait son issue sur les côtés et dans la direction de la montagne. J’essayai de la réunir à la grande veine, à la veine génératrice des feux , par le moyen d*un canal tiré jusqu’à la tranchée, et se terminant par un large bassin circulaire. Dans ce nouveau travail, on rencontra la même terre , une terre noire , trè?-humide , 'exhalant l’odeur du gaz hydro-
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gène , indice certain que le courant passait au travers. Je laissai tomber au milieu du canal des morceaux de papier allumés : ce fut sans effet. Je provoquai de même l’incendie contre les pa- rois supérieures du grand bassin ; aussi-tôt les feux se produisirent tumultueusement , et j’ob- servai bien que l’ascension s’était faite , non dans le fond , mais sur les côtés , à la hauteur d’en- viron un pied. Les flammes en sortaient par une multitude de petites fissures situées dans une direction à-peu-près horizontale. Cette expé- rience m’apprit deux choses : la première, que le gaz de la fosse voisine était une dérivation de celui qui se rend au grand foyer; la seconde, que les courans ne parcouraient que des routes horizontales, du moins en cet endroit, lesquelles aboutissaient probablement à une ouverturedans la montagne voisine, qui n’est, comme je l’ai dit, qu’une masse énorme de roche sablonneuse. C’est -là, je pense, qu’il faudrait chercher la mine intarissable qui le produit, le renouvelle et l’entretient sans cesse. En efFet , comment con- cevoir que cette mine puisse exister dans la croûte de terre étendue sur les racines de cette montagne ? une croûte si mince pourrait - elle renfermer cette quantité prodigieuse de matières qui , de quelque nature qu’on les suppose, sont nécessaires pour alimenter si constamment, et
DANS LES DEUX SICILE S. I O 1 depuis si long-temps , les feux de Barrigazzo ? mais cette question sera discutée ailleurs avec plus d’étendue.
Je fis une station de quinze jours dans le pays; tantôt je me plaisais à contempler le nouvel in- cendie que je venais de susciter, plus animé, plus fort que le précédent 5 tantôt je réteignais par le moyen indiqué , pour me procurer avec des ves- sies la quantité de gaz dont j’avais besoin pour mes expériences. D’abord , et pendant quatre jours consécutifs , les flammes continuèrent sans interruption; à leur sortie des crevasses latérales du bassin circulaire , elles se repliaient en haut avec impétuosité , et surmontaient de quelques pieds la surface du sol. Malheureusement j’étais dépourvu du pyromètre de Wedgwood; ne pou- vant mesurer avec précision l’intensité de leur calorique , je ne laissai pas de tenter une expé- rience qui pouvait m’en donner un apperçu. Au- dessus de ces flammes, je fis élever une voûte fa- briquée avec des moellons de carbonate calcaire, de manière que la surface inférieure en fût inces- samment investie. Je voulais savoir si la pierre se convertirait plus ou moins en chaux. Au bout des quatre jours , je visitai l’intérieur de la voûte ». elle était noire à cause de la suie qui s’y étais formée ; en examinant les moellons , je les trouvai
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calcinés à la profondeur d’environ un pouce , et réduits en une véritable chaux, qui, tempérée avec de l’eau et unie au sable , composait un excellent mortier.
Pendant que je m’occupais de cet essai , je reçus la visite d’un habitant d’Acquaria de Ses- tola , nommé Michel- A ngiolo Turini , homme très - industrieux , et tenant pour inutile toute spéculation qui n’apporte pas de l’argent. Ayant vu le succès de mon expérience , il imagina de construire à la même place un petit four à chaux ; les pierres ne manquaient pas aux environs; après la cuisson on pouvait recourir à la source voisine pour éteindre le feu , et le rallumer ensuite avec autant de facilité. Autre avantage. La grande route passait à deux pas de là : praticable en tout temps , elle offrait des moyens de transport, et des communications aisées pour le commerce de la chaux. J’approuvai beaucoup l’idée de mon nouveau spéculateur. Après mon départ, il ache- ta à très- bas prix le petit espace de terre occupé par les feux , mit aussi-tôt la main à l’exécution de son projet , et m’écrivit le 18 octobre de la même année dans les termes suivans : « Connais- sant l’intérêt que vous prenez au succès d’une
tentative à laquelle vous m’avez encouragé, je » m’empresse de vous en donner des nouvelles.
DANS LES DEUX SICILE S. Iû5 »A peine mon four fut-il construit sur la place »des feux, que je les rallumai par le procédé » ordinaire 5 les flammes investirent si bien la » pierre, que je ne doutai pas de ma réussite. En » effet, au bout de douze jours, une bonne partie » s’est trouvée parfaitement cuite 5 j’en ai mis à »part dans un petit sac que je vous enverrai par »la première occasion ».
Cette chaux me parvint peu de temps après: les gens de l’art la trouvèrent excellente. Turini continua d’en faire les années suivantes , et j’ai appris , vers la fin de 1794, par un de mes amis qui, revenant de la Garfagnana en Lombardie, avait passé par Barigazzo , que le four était en- core à cette époque en pleine activité.
Je croyais être le premier qui eût donné l’idée de faire servir les feux du gaz hydrogène à cuire la pierre calcaire , et de convertir leurs foyers en fours à chaux , lorsqu’en parcourant les Transactions philosophiques , je découvris que cet usage existait depuis long-temps en Perse. Le fait est rapporté dans une lettre de James Mounsey adressée au président de la société de Londres , et imprimée dans ses Mémoires de l’année 1748, n°. 48y. Comme ces sortes de livres ne sont pas entre les mains de tout le monde , je transcrirai ici les principaux détails
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de cette lettre ; non-seulement ils sont propres à piquer la curiosité du lecteur , mais ils se lient naturellement à mon sujet.
« A trois milles de la mer Caspienne , dans la » péninsule d’Abscheron , est un espace de terre » d’environ deux milles de largeur qui jouit d’une » merveilleuse propriété. Cette terre forme une » couche peu épaisse sur un sol très-rocailleux. » Si , après en avoir remué la superficie, on y rapplique le feu , il s’en élève subitement des » flammes qui ne s’éteignent plus , à moins que »l’on n’y jette de la terre, ce qui les sufFoque » promptement. Là, existe un caravansérail y » où vivent douze prêtres indiens et d’autres zélés » adorateurs du feu, lesquels, d’après leur tra- dition , donnent à celui-ci une durée de plu- sieurs milliers d’années. L’édifice est . en forme »de voûte; ses murs sont pleins de crevasses: »si l’on approche la lumière de l’une d’elles, il »s’y engendre aussi-têt une flamme qui se com- »munique à toutes les autres avec la rapidité »de l’éclair , mais qui s’éteint très-aisément, Sans » provision de bois, avec le seul secours de ces » flammes , les habitans de la maison cuisent leurs ^alimens dans des vases adaptés à des trous faits exprès. En guise de flambeaux , ils ont des ro- nasaux évidés , plantés en terre : veulent-ils les
DANS LES DEUX SICILE S. lo5 rallumer , ils appliquent le feu à leur extrémité » supérieure , d’où sort tout- à-coup une flamme » blanche qui brûle sans les consumer; veulent- » ils les éteindre , ils en bouchent l’orifice avec de » petits couvercles faits en forme d’éteignoirs , »et destinés à cet usage.
»Pour faire de la chaux , ces Indiens entassent »dans une fosse des pierres calcaires sous les- quelles ils mettent le feu ; les flammes s’élèvent » de terre , se répandent à travers le tas de pierres : »au bout de trois jours de combustion la chaux »est cuite. Quelque véhémentes que soient les » flammes, elles n’exhalent ni fumée, ni odeur.
»A un mille et demi de cette terre ardente, on »voit des sources de naphte blanc très-inflam- »mable ; environ neuf milles plus loin , on trouve 5>du pétrole ; les habitans du pays s’en servent »pour faire bouillir l’eau où ils font cuire leurs »alimens; mais ce bitume a cela d’incommode, » qu’il leur communique son goût et son odeur » .
En lisant cette relation , personne , je pense, ne doutera que les feux de la péninsule d’Abs- cheron ne soient engendrés par le gaz hydro- gène. Il faut cependant avouer qu’il y a dans la combustion de ce gaz certaines particularités qui ne se présentent pas ordinairement dans celle
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des autres gaz congénères. La première est qu’en brûlant il n’exhale aucune odeur, chose d’autant plus remarquable ? qu’il est vraisemblablement le produit du naphte environnant ; la seconde est que la flamme suscitée à l’extrémité des roseaux plantés en terre paraît blanche, tandis que dans des circonstances analogues, celle du gaz hydro- gène naturel se montre plus oq moins azurée. Je l’ai vue telle à Barigazzo , et en d’autres lieux où des feux semblables ont pour principe le même fluide aériforme. Quoique dans les exemples ci- tés la masse de ces feux paraisse rouge , il n’en est pas moins vrai que les flammes en s’isolant se colorent de bleu. Je puis en donner une preuve bien sensible , en rappelant l’expérience de l’en- tonnoir plongé dans l’eau de la fosse située dans le voisinage des feux de Barigazzo : la flamme que j’allumai à son orifice était bleue, et j’ob- serve en passant que cet entonnoir faisait , à l’égard du fluide aériforme de la fosse, le même office que les roseaux des Indiens font à l’égard de celui de la terre d’Abscheron. La troisième particularité qui se remarque dans la combustion de ce dernier , est la faculté de réduire la pierre calcaire en chaux dans le court espace de trois jours. Il en faut huit ou neuf pour que la cuisson se fasse dans nos fours ordinaires chauffés avec du bois. Les feux de Barigazzo dont j’ai beau-?
DANS 1ES DEUX SICILE S. I07 coup accru l’efficacité en demandent douze ; encore cette expression de l’entrepreneur Turini , une bonne partie de la pierre s’est cuite par- faitement en douze jours , montre qu’au bout de ce temps la cuisson ne s’était pas également opérée par-tout. Quel degré d’activité assigne- rons-nous donc aux feux du gaz hydrogène de Perse , si trois jours leur suffisent pour amener la pierre calcaire à l’état de chaux? Encore s’ils a gissaient comme dans un four à réverbère ; mais ces pauvres Indiens se contentent d’entasser les pierres dans une fosse, et d’allumer par-dessous le gaz hydrogène. Pour fonder quelque doute légitime touchant une activité si prodigieuse , il faudrait, en admettant le fait de trois jours, examiner si la pierre calcaire du pays n’est pas beaucoup plus caïcinable que la nôtre. Au reste, il est toujours certain que dans un lieu de la Perse, comme actuellement en Italie , on parvient à faire de la chaux , en n’employant pour combustible que le gaz hydrogène brûlant à la superficie de la terre 5 et ces deux exemples mériteraient d’être suivis par- tout où ces feux naturels existent , sur-tout si le. pays manquait de bois.
Les habitans de Barigazzo sont dans l’opinion que lorsque le temps se dispose à la pluie , ou lorsque la pluie tombe , leurs feux deviennent
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toujours plus animés , plus étendus. Ce fait me parut assez important par les conséquences qui pouvaient en résulter pour que je le confirmasse par l’observation. Aussi fus-je très-attentif à épier à rapproche des orages et des pluies , ces pré- tendus changemens. Je ne perdis pas même cet objet de vue pendant mes diverses courses à Fanano , où je passai environ quatre mois de la belle saison en deux années consécutives, ayant laissé à Barigazzo un homme de confiance qui veillait pour moi , et me transmettait avec soin ses remarques. Mais avant d’en dire les résultats, qu’il me soit permis de raconter ce que j’ai ob- servé en général touchant les tempêtes dont j’ai été témoin en voyageant dans les Apennins de la Lombardie. Elles y sont beaucoup plus rares que dans les Alpes ; en été , elles s’abattent le plus souvent dans les environs du lac Majeur, du lac de Côme et de celui de Lugano. Là , il arrive quelquefois que deux, et même trois tem- pêtes se forment et se succèdent dans le même jour : il y en a qui durent long-temps. Je me souviens qu’une année , revenant des montagnes de Grigioni à Milan , et couchant à Laveno sur le lac Majeur , il survint le soir une tempête accompagnée d’éclairs, de pluie et de grêle, qui persista toute la nuit. Au contraire , dans nos Apennins, vingt jours d’été s’écoulent, et davan-
DANS LES DEUX SICILE S. lof) îage , sans qu’il y tombe une seule goutte d’eau ; et quand un orage passe , rarement un autre lui succède dans le même jour $ ils sont courts, et ne durent guère plus d’une heure. Etant à Barigazzo ou à Fanano , je pouvais en quelque sorte prédire les changemens de temps. Si, dès Je matin , les sommets des montagnes parais- saient purs et dégagés de toute vapeur nébu- buleuse , c’était un signe presque certain de la sérénité du jour 3 mais si l’on y appercevait çà et là des groupes de nuages , si ces nuages al- laient croissant en nombre et en volume , s’at- tachant les uns aux autres , et s’élevant comme des tours resplendissantes , alors ils manquaient rarement de porter la pluie ou la grêle sur quel- ques cantons de ces montagnes. Ces nuages ora- geux ne venaient presque jamais de l’est, mais ils avaient leur direction du sud au nord , et plus souvent de Fouest à l’est. J’ai fait une autre remarque : les nuages seulement pluvieux s’ap- puyaient ordinairement sur les sommets des mon- tagnes , ou descendaient plus bas 5 les nuages qui devaient se dissoudre en grêles se tenaient à une plus grande hauteur , et flottaient bien au-dessus des pics les plus élevés.
Je reviens à l’effet de ces bourasques sur les feux de Barigazzo. Durant mon séjour , il y
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tomba deux fois de la grêle , une fois de la pluie , et ces divers météores furent accompagnés d’un vent très-violent. A leur approche , je me transportai auprès des feux, et j’y restai aussi long- temps qu’un parapluie put me garantir un peu de la chute de la grêle ou de la pluie. Quand ce se- cours me fut devenu inutile, je me réfugiai dans l’auberge voisine , d’où , muni d’une bonne lu- nette, je voyais tout aussi distinctement les feux - que lorsque j’étais auprès. L’orage étant passé, je retournai sur le lieu. Or voici le résultat de mes observations. Dans une de ces tempêtes , le volume des flammes s’accrut sensiblement $ dans les deux autres , elles ne parurent éprouver aucune modification. Une fois le vent fut si vio- lent qu’il renversa plusieurs arbres, et cependant il ne put éteindre les flammes, qui, à la vérité, avaient déjà pris une grande consistance à cause de l’excavation que j’avais faite auparavant dans leur foyer. L’ami qui, en mon absence, s’était chargé de suivre et de noter les modifications qui arriveraient à ces feux dans des circonstances semblables , m’assura que de onze averses de pluie , trois les avaient considérablement aug- mentés , et les huit autres les avaient laissés dans leur état ordinaire.
Je ne pus donc entièrement adopter l'opinion
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DANS LES DEUX /SICILE S. des habitans du pays ; leur ayant demandé ensuite sur quel fondement ils l’appuyaient, je m’apperçus que c’était moins sur le témoignage des sens que sur une ancienne tradition. Toutefois je fis cette réflexion , que pour bien en juger, il faudrait re- nouveler l’examen en d’autres saisons, le résultat pouvant être alors très-différent , et me rappelant les leçons que j’avais reçues de l’expérience , je m’appliquai ces paroles de Musschenbroek :
« J’ai eu souvent occasion de reconaître, et à » ma grande satisfaction, que les mêmes corps pré- sentent des phénomènes très - différens , selon » qu’ils agissent pendant l’hiver ou pendant l’été, » dans le printemps ou dans l’automne y quand il » fait sec ou quand il fait humide ; et voilà pourquoi » des philosophes voyant leur attente trompée en » répétant certaines expériences , les ont regar- dées comme infidelles. Ces mêmes expériences » recommencées aujourd’hui , tantôt produisent des effets aussi étonnans que dangereux par les » puissances qu’elles déployent et les explosions » qu’elles font naître; tantôt se taisent, et n’o- »pèrent rien de plus que si on posait une pierre »sur une pierre , ou si l’on versait de l’eau sur de » l’eau (1) ».
(1) « Didici sæpius maxima perfusus voluptate quam diversa phœnomena exhibeant eadem corpora hyeme aut
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æstate , vere aut automno , régnante siçcissimo borea , vel afflante bumenti austro : atque una detexi quam- obrem qaædam tentamina à pbiiosophis inlida appellan- tur , quorum nunc insperati periculosique effectua prop- ter ingentes impetus et explosiones , quæ aliis tempori- bus silent, inertesque sunt , nec alia phœnomena edunt , quam si lapidem quiescenti lapidi tantum imposueris , vel aquam aquæ affuderis. De Methodo instituendi expé- rimenta physica .
CHAPITRÉ
£) À N S LES DEUX SICILE S. Il5
CHAPITRE XXXVII.
Citation des auteurs qui ont fait mention des feux de Barigazzo . Observations sur d’ au- tres feux situés dans les environs .
JLe premier auteur qui ait fait mention des feux de Barigazzo est Paul Boccone. Ce natura- liste nous en a laissé une description dans une lettre insérée au recueil de ses Observations naturelles , imprimé à Bologne en i684. Voici comme il s’exprime : « Dans la province de »Monte-Fiorino , sur la montagne de Barigazzo, »les habitans de ce lieu ont, depuis un temps » immémorial , remarqué pendant la nuit des » flammes qui brûlent comme des flambeaux, »et qui continuent encore de paraître depuis »le coucbér du soleil jusqu’à son lever. Elles » sortent par trois ou quatre soupiraux , qui ont y> à- peu-près chacun une ouverture du diamètre »d’un canon d’arquebuse. Dans les temps hu- »mides 5 pluvieux et orageux , elles augmentent » sensiblement , et produisent quelquefois des ex- » plosions semblables à celles du tonnerre. Près de » ces soupiraux , la terre est mêlée de soufre » , Tome V. H
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Le même auteur dit ensuite , en parlant des flammes de Vetta : « Je les vis au mois d’oc- »tobre 1682, des fenêtres de l’hôtellerie de »Frassinoro ».
Après cette exposition , il cherche à rendre raison de la cause de ces feux et de leur inflam- mation qu’il suppose spontanée 5 il a recours à des effervescences souterraines de sels acides et alkalinsjil apporte en exemple certaines subs- tances spiritueuses qui , étant froides, ne laissent pas de s’enflammer quand on les mêle ensemble.
En rapprochant ces deux passages de Boccone, on juge assez que s’il fut témoin oculaire des feux de Vetta , il ne vit pas de même ceux de Bari- gazzo , autrement il l’aurait annoncé d’une ma- nière à-peu-près semblable. D’ailleurs sa nar- ration suffit pour montrer qu’il s’en est rapporté au témoignage d’autrui , et aux assertions sou- vent hasardées des habitans du pays. Il dit , par exemple , que les flammes de Barigazzo apparaissaient seulement depuis le coucher du soleil jusqu’à son lever. Comme elles sont ac- tuellement très-visibles de jour , je pense qu’elles l’étaient de même autrefois; mais pour les dis- cerner, il fallait aller sur le lieu, et c’est une peine que l’informateur de Boccone n’avait pas sans doute jugée nécessaire. Certainement avant
DANS LES DEUX SICILE S. Il5 i’extension que je leur al donnée, si Ton s’étale toujours contenté de les observer de loin , on ne les aurait apperçus qu’aux heures de la nuit.
Boccone ajoute que ces flammes sortaient par trois ou quatre soupiraux d’un diamètre un peu plus grand que le canon d’une arquebuse. Je n’ose contredire absolument cette assertion 5 mais voici ce que je donne pour certain , ce que j’ai observé moi -même : si le gaz hydrogène brû- lant sort d’une terre humide et molle , il l’ouvre quelquefois , et y forme un petit trou par le- quel il continue de s’échapper 3 si elle est sèche et pulvérulente , il ne pratique jamais de sem- blables ouvertures 3 celles qu’on peut y trou- ver sont toujours dues à des causes étrangères. Telle était Paire des feux de Barigazzo avant son excavation 5 on n’y appercevait ni crevasses ni soupiraux 3 le subtil fluide s’en échappait par des pores imperceptibles.
Quant aux modifications qu’il éprouve pendant les temps de pluie et d’orage , je me réfère à ce que j’en ai dit sur la fin du chapitre précé- dent.
Mais comment ne pas traiter de fabuleuses ces explosions semblables à des coups de ton-
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nerre, que produisaient fréquemment les feux de Barigazzo ? S’ils avaient alors cette puissan- ce , pourquoi l’auraient-ils perdue aujourd’hui ? Comme je n’ai rencontré dans les environs , et même dans toute l’étendue des Apennins, aucun vestige de soufre , je pense que ce minéral n’y existait pas davantage au temps de Boccone ; au reste , ce qui a pu donner lieu à cette sup- position , est le préjugé populaire que tous les feux qui viennent de dessous terre tirent l&ur aliment du soufre enflammé.
Bernardin Ramazzini , dans une de ses lettres datée du i5 juillet 1698, et jointe au Traité de François Ariosto sur le pétrole dumontZibio, parle des feux de Barigazzo, mais d’une manière incidente , et sans se donner pour témoin ocu- laire. On retrouve dans son récit les mêmes inexactitudes -, les mêmes exagérations. « Il » existe , dit- il , en d’autres lieux , de semblables » soupiraux qui, pendant la nuit et à divers in- »tervalles, lancent avec bruit des globes de » flammes ; tels sont ceux que l’on voit à Bari- »gazzo. Aussi toute cette partie de la campagne »de Modèneet de Reggio qui s’étend au pied des » Apennins est-elle abondante en matières bitu- i) mineuses et sulfureuses (1)
(i) Estant prseterea aliis in locis similia spiramenta,
DANS LES DEUX SICILE S. 1 1 7 Mais le physicien qui en a raisonné avec le plus de connaissance est le docteur Galeazzi , qui j revenant en 1719 d’un voyage au mont Cimone, s’arrêta à Barigazzo pour les observer. Voici un extrait de son journal, imprimé dans le premier tome des actes de l’académie de Bo- logne. En arrivant sur le lieu , il vit sortir de terre diverses flammes qui s’élevaient à la hau- teur d’un ou de deux pieds, et dont la couleur ressemblait à celle des flammes ordinaires. Elles occupaient alors un espace d'environ six pieds de large 5 mais les habitans l’assurèrent que dans leurs fortes éruptions elles s’étendaient jusqu’à vingt ou trente pieds. Elles répandaient une odeur de soufre , ce qui montrait , dit Galeazzi , qu’elles tiraient leur aliment d’une matière sul- fureuse. Leur chaleur était faible , au point que l’alcohol d’un thermomètre pour ainsi dire plon- gé dans ces flammes, ne s’éleva qu’à huit lignes, mesure de Paris. Si l’on frappait la terre avec violence, tout-à-coup elles cessaient de se mon- trer pendant quelque temps , mais pour repa-
quæ noctu et interdit! flammarum g^Iobos cum strepitu éructant , ut in loco qucdam dicto Barigazzio ; quare totus hic tractus mutinensis , et regiensis agri , qui ad Appennini radices jacet bituminosæ et sulphurese ma- terige valde ferax est. — pag. 16.
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raître ailleurs en plus grand nombre et plus vé- hémentes. Elles ne suivaient aucune règle cons- tante dans leur apparition , se montrant l’hiver comme l’été , excepté dans les cas d’une forte pluie ou d’un vent très - impétueux. Galeazzi tâche ensuite d’expliquer le phénomène en se prévalant de l’opinion commune qui attribuait l’origine de ces flammes à des exhalaisons sul- fureuses 5 lesquelles , dit-il , s’allument au con- tact de l’air comme le phosphore de Lemery ou de Homberg.
Il s’est écoulé soixante et quinze ans depuis l’époque où ces observations ont été faites 5 en les comparant avec les miennes } on voit qu’elles s’accordent en partie y et que ces feux brûlaient au temps de Galeazzi à-peu-près comme ils brûlent aujourd’hui. C’étaient des flammes plus ou moins hautes > contenant peu de calorique à cause de leur raréfaction , et qui n’en con- tiennent pas davantage actuellement quand elles sont éparses et en petit volume. Les habitans d’alors disaient à Galeazzi qu’elles étaient suscep- tibles d’accroissement 5 ceux d’aujourd’hui m’ont donné les me m’es informations. Elles apparais- saient indifféremment en toute saison ; elles ap- paraissent encore en tout temps , à moins que le vent et la pluie ne se réunissent pour les
DANS LES DEUX SICILE S. 1 1 9 éteindre , remarque qui n’est point oubliée dans le rapport de Gaîeazzi. Quant à leur couleur, qui lui parut ne point différer de celle des flammes ordinaires , ce fut vraisemblablement l’effet d’une illusion d’optique produite par la vive clarté du jour qui éclipsait leur azur natu- rel. Si Gaîeazzi les eût contemplées après le coucher du soleil, sans doute il eût remarqué comme moi ces teintes bleuâtres, qui se rendent d’autant plus sensibles que les flammes sont plus petites.
Voilà les rapports entre nos relations : voici les différences. Gaîeazzi prétend qu’en frappant avec violence l’aire des feux , ils disparaissaient pour quelque temps 5 j’ai vu au contraire que pour quelque temps ils devenaient plus animés, plus brilians , soit en jetant une grosse pierre au milieu de l’aire, soit en la frappant des pieds avec tout le poids de mon corps. Une remarque semblable a été faite sur les feux de Pietra- Mala. Le même auteur dit que ceux de Barigazzo avaient l’odeur du soufre ; pour moi je leur ai trouvé celle du gaz hydrogène pur, ou tout au plus un peu sulfuré. Quant à l’hypothèse sur la- quelle Gaîeazzi établit l'explication de ces feux, il est inutile de s’y arrêter, puisque nous en avons découvert et démontré le véritable principe.
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Ma tâche étant de citer tous les écrivains qui ont fait mention de ce phénomène , il faut bien placer à leur suite Fougeroux de Bondaroy. On trouve dans les Mémoires de l’académie royale des sciences de l’année 1770 , un passage de cet auteur que je rapporterai dans ses propres termes : « Environ à dix lieues de Modène, dans » un endroit appelé Barigazzo > il y a encore »cinq à six bouches où paraissent des flammes »dans certains temps qui s’éteignent par un vent » violent 5 il y a aussi des vapeurs qui demandent l’approche d’un corps enflammé pour prendre »feu.... Mais malgré les restes non équivoques » d’anciens volcans éteints qui subsistent dans la » plupart de ces montagnes, les feux qui s’y voient » aujourd’hui ne sont point de nouveaux volcans »qui s’y forment , puisque ces feux ne jettent » aucune substance de volcans».
Le lecteur qui m’a suivi dans la minéralogie des Apennins , et qui est au fait des accidens que présentent les feux de Barigazzo , s’apper- cevra sans peine de la confusion et de l’inexac- titude qui règne dans le récit de l’académicien français. Je ne parlerai point d’une erreur tou- chant la distance de Modène à Barigazzo , qui est , non de dix lieues ou trente milles, mais de quarante- cinq milles 5 je demanderai seulement
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DANS LES DEUX SICILE S. pourquoi cette distinction entre de prétendues flammes périodiques et spontanées, et d’autres flammes qui s’excitent au moyen de certaines vapeurs par le contact d’un corps enflammé? c’est mêler le faux avec le vrai et tout con- fondre. En effet , il n’y a point là de flammes spontanées , il n’y a point de flammes qui sortent par des bouches ; toutes s’exhalent de la terre par des conduits imperceptibles 5 toutes ont be- soin de l’approche d’une autre flamme pour exis- ter. N’est-ce pas encore une manière insignifiante et équivoque de s’exprimer que de dire : Les feux qui s’y voyent aujourd’hui ne sont point de nouveaux volcans qui syy forment > puis- que ces feux ne jettent aucune substance vol- canique { N’est - ce pas une supposition très- fausse d’avancer que dans la plupart de ces montagnes il subsiste des restes non équivoques dy anciens volcans éteints ? Qu’il dise la place où existent ces restes de volcans 9 qu’il y montre seulement un morceau de lave , de ponce , de tuffa j ou quelque fragment de verre volcanique, quelque trace de pouzzolane, ou enfin quelque vestige d’un antique cratère. Mais je suis sûr que nos Apennins n’ont jamais renfermé de semblables productions, et j’ai d’ailleurs trop bonne opinion des lumières de ce physicien pour croire que ses propres yeux aient pu le tromper à cet égard.
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De tous ces auteurs, Galeazzi doit passer pour le plus exacte le plus véridique, quoiqu’il n’ait pas connu la véritable cause du phénomène dont il était l’historien ; quant aux autres , nous de- vons encore leur savoir quelque gré, leurs re- lations ne nous eussent- elles appris autre chose, smon que depuis le temps de Boccone jusqu’à nos jours, ces feux n’ont point cessé de brûler. Or Boccone racontant lui -même, d’après le témoignage des habitans , que ces feux appa- raissaient depuis un temps immémorial , on peut sans exagération étendre à deux siècles environ les preuves testimoniales de leur existence. Mais voici à cet égard des renseignemens plus positifs. Ce même Turini dont j’ai parlé plus haut, qui venait me voir à Barigazzo , avait alors soixante- quatre ans ; il m’assurait avoir souvent entendu dire à un de ses oncles, mort à l’âge de soixante et dix-sept ans, que non-seulement ces feux brû- laient dé son temps , mais que son père disait la même chose du temps où il vivait , et tenait de son aïeul le même témoignage que celui-ci avait reçu à son tour des plus anciens du village. Au reste , en faisant remonter à deux siècles la tradition orale de leur existence , je ne prétends point en fixer l’époque première , qui vraisem- blablement est beaucoup plus ancienne. Il me suffit de ce laps de deux cents ans pour établir
DANS LES DEUX SICILE S. avec fondement les conjectures que je formerai bientôt sur la nature des substances qui , sans cesse et depuis si long-temps , alimentent ces feux.
Je passe maintenant à la description de quel- ques autres phénomènes de ce genre situés dans les environs. Le premier qui se présente est le feu de YOrto delV Inferno. On appelle ainsi un petit ruisseau à l’est de Barigazzo , et à un mille et demi de distance , qui , étant à sec , prend feu à l’approche d’un flambeau. Il passe dans un lieu bas, environné de côtes élevées , formées de roche sablonneuse ordinaire , et cependant revêtues d’une couche de terre végétale suffi- sante pour les rendre en partie susceptibles de culture. En arrivant auprès de ce ruisseau, et à trente-cinq pieds de distance , je sentis l’odeur du gaz hydrogène , bien qu’alors il ne brûlât pas. Son lit ne menait point d’eau : celle que l’on y voyoit dans divers petits bassins ne pro- venait que dffine faible source qui s’y épanchait. Là, cette eau était claire, sans couleur, sans odeur , sans agitation , sans ébullition ; ici elle paraissait trouble par la quantité de bulles qui s’élevaient à sa surface $ son goût , son odeur étaient également désagréables. Le thermomètre marquait à l’ombre seize degrés et demi 3 plongé
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dans les bassins , il baissa d’un demi-degré , ex- cepté dans le plus profond , où il descendit de deux degrés de plus. Le lit du ruisseau conte- nait des pierres sablonneuses roulées ; il était couvert d’un limon argileux mêlé de particules quartzeuses et micacées. Des conferves formaient des tapis de verdure au fond des bassins où l’eau était limpide ; on y voyait aussi quelques petits insectes aquatiques : au contraire, nulle plante, nul être vivant dans ceux que troublait le fluide gazeux. Au dire d’une famille du pays qui habite à quelques pas de ce lieu , la source est per- pétuelle, mais le ruisseau ne court que dans les temps pluvieux. Ces villageois savaient très-bien qu’en approchant un corps enflammé des bulles, elles prenaient feu ; ils me disaient encore que ces bulles s’éteignaient bientôt si elles étaient allumées à la surface de l’eau , mais qu’en lieu sec elles brûlaient long -temps : c’est ce que l’expérience me confirma. Au reste, un homme de cette famille et moi , nous eûmes beaucoup de peine à mettre le feu à ces parties sèches ; il fallait les chercher en tâtonnant , la terre n’ayant aucune gerçure , et ne donnant aucun signe de la sortie du gaz. Vingt et un jets , tant grands que petits , s’élevaient du fond des bassins ; le plus considérable avait un pouce et demi de dia- mètre , et formait continuellement un bouillon
BANS LES DEUX SICILE S. 125 à la surface de l’eau. Je renfermai celui-ci sous un large entonnoir , et ayant approché de son ouverture supérieure une chandelle allumée , tout-à-coup il en sortit une flamme pétillante haute de plus d’un pied, qui ne s’éteignit qu’au moyen d’une forte ventilation. Elle formait un spectacle très-agréable 5 sa couleur, sa vivacité, son odeur , et jusqu’à son bruissement , me rap- pelaient les flammes de Barigazzo : la ressem- blance était parfaite. Je mis le feu aux autres jets sans faire usage de l’entonnoir : ceux qui rasaient le bord des bassins continuaient de brû- ler, ce qui n’arrivait pas à ceux qui s’élevaient du milieu de l’eau.
J’essayai ensuite de faire une excavation; mais l’eau qui s’y épanchait de toutes parts empêcha l’accroissement des flammes. La terre tirée de cette fouille était en tout semblable à celle qui gît sous les feux de Barigazzo : même odeur , même couleur brune, même humidité, mêmes principes constituans.
Les feux de YOrto delV Inferno ne sont pas moins anciens que les feux de Barigazzo. Une tradition constante dans le pays les fait remon- ter à une époque très éloignée. Les habitans m’assuraient que lorsque la sécheresse venait à tarir les bassins , on pouvait susciter dans le lit
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du ruisseau un incendie bien plus étendu, et qui serait perpétuel sans le retour des eaux gonflées par les pluies , ou des coups de vent également capables de l'éteindre. Ici j’eus la plus grande facilité de recueillir , au moyen d’un entonnoir et d’une vessie attachée à son ouverture , telle quantité de gaz qui m’était nécessaire pour mes analyses. Je pouvais même savoir au juste com- bien chaque jet en fournissait dans un temps donné ; la part du plus gros était de cent quinze pouces et demi par minute 5 celle des autres, pris ensemble , de cent trente-deux pouces dans le même intervalle de temps. Je ne fais point entrer dans ce calcul une multitude de bulles qui sortaient à mon gré de la terre humide con- tiguë aux bassins , en la piquant seulement avec un bâton pointu. Telle est donc la fécondité de cette mine de gaz hydrogène, qu’elle ne le cède point à celle de Barigazzo.
A cinq milles de ce village et à deux de Sestola, existe , dans un champ ouvert et cultivé , un autre feu qui n’est également connu que des paysans. Le site s’appelle la Sponda del Gatto. C’est un fossé dont le bord est percé de six petits trous ; si l’on approche la main de ces trous, on sent un souffle léger ; l’oreille , on entend un sifflement ; une chandelle allumée , on suscite
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des flammes. C’est ainsi que j’en fis naître suc- cessivement six, mais faibles-, azurées, et point du tout bruyantes. Sans doute ces trous commu- niquaient ensemble , puisque deux étant bou- chés, les quatre flammes restantes devinrent plus animées , et perdirent une bonne partie de leur azur, qui se changea en rouge-blanc : elles du- rèrent environ une heure et s’éteignirent d’elles- mêmes Le bord du fossé qui leur donne issue est composé d’une terre argileuse , humide ; certainement je ne l’eusse jamais découvert si deux habitans du lieu ne m’y avaient conduit : c’étaient des maçons de profession 5 ils me ra-. contaient qu’ils avaient songé quelquefois à bâtir là une maison , et à placer la cuisine sur le foyer de ces feux pour épargner le bois 5 mais que le médecin de Sestoîa les avait détournés de leur idée , en prétendant que ces feux venaient de l’enfer. Ce bon iqédecin était probablement du pays de Y Orto delV Inferno , ainsi dénommé, je pense , par une semblable raison. â ;y , '••• fu- . > ■ ■ >■ . . ■ t
Au reste, cela ne m’empêcha point de prendre avec moi une bonne provision de cet air diabo- lique , qui , soumis dans la suite à l’analyse , se trouva participer en tout à la nature du gaz hydrogène de Barigazzo ; après quoi je m’ache- minai vers les feux de Vetta , ainsi décrits dans
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la lettre citée de Boccone : « De l’autre côté »de la montagne, vis-à-vis la terre de Frassino- »ro, à la gauche du ruisseau ou torrent JDra - vgone y se trouve un village appelé J^etta, près » lequel on voit constamment , pendant la nuit, »une flamme qui s’élève quelquefois à hauteur » d’homme, et qui s’augmente dans les temps plu- vieux comme celle de Barigazzo. Les habitans » rapportent que cette flamme s’engendre dans -une terre ferme, un peu poudreuse, qui occupe »un espace d’environ cinq brasses de circon- férence, ayant au centre un rocher où Ton -ne découvre aucun soupirail ; qu’elle exhale » l’odeur du soufre; que son activité est telle, » qu’elle brûle les chiffons de linge ou de drap -que l’on jette dessus, ou que l’on approche » seulement d’elle ; que l’on peut la multiplier -par artifice , la faire vaguer çà et là, en ré- sumant avec un bâton la terre comprise dans »s®n aire; voilà pourquoi, ajoutent-ils, on la voit souvent mobile , tantôt à une extrémité -de Faire, tantôt à l’autre.
-Ces mêmes habitans assurent que l’existence -de ces feux ne date que de seize ans, c’est- -à-dire de 1666; qu’auparavant on ne connais- -sait dans le pays que ceux de Barigazzo , les- » quels en sont éloignés d’environ trois railles».
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Il est remarquable que le relateur ne prit pas la peine de se transporter sur le lieu pour exa- miner ce phénomène , qu’il se contenta de le regarder par les fenêtres de l’hôtellerie de Fras- sinoro, et dans l’éloignement de quelques milles 5 du reste je ne connais pas d’autre écrivain qui en ait fait mention»
Ce fut le 9 d’août que j’arrivai auprès de ces feux , qui alors étaient éteints. Je commençai par examiner le local; je le trouvai très -sec 5 nulle source d’eau ne paraissait exister dans le voisinage. Leurs foyers, car il y en avait deux, se trouvaient sur le penchant d’une montagne, l’un plus élevé que l’autre ; le premier appelé Torri - cello , le second Sassetello. Ils occupaient un ancien éboulement de la montagne , lequel en s’atterrissant avait couvert de ses débris plusieurs hêtres et des sapins dont on voyait encore les souches, seuls restes de ces deux espèces d’ar- bres , car le pays n’en produit plus aux environs. Toute cette côte de la montagne est dépouillée de végétaux ; la terre ou brûlent les feux est argileuse , mêlée de sables quartfceux et mica- cés. On rencontre à sa surface > comme dans son intérieur , une grande quantité de pierres sa- blonneuses. Mes guides , qui étaient de Vetta, me disaient que ces feux étant éteints, comme Tome V', I
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ils se trouvaient en ce moment , ils ne reparaî- traient plus , à moins qu*on ne les rallumât par artifice ; mais qu’une fois rallumés , ils persé- véreraient dans cet état , si quelque coup de vent très-violent ne venait les abattre , comme cela était arrivé un mois auparavant. Cependant je ne voulus pas les ressusciter , que je n’eusse examiné la terre où ils se produisent. C’est une terre pulvérulente, plus noire qu’ailleurs , sen- tant le gaz hydrogène $ les pierres y sont revê- tues d’une croûte rougeâtre. L’aire d’un de ces feux a six pieds et un quart de circonfé- rence ; celle de l’autre en a cinq et demi : on n’y saurait appercevoir le moindre soupirail , la plus petite fente 5 cependant en approchant le visage de leur surface, on sent comme un souffle d’air très -léger. Si l’on y applique le thermo- mètre, il reste au même degré de température. Je dois observer à l’occasion de cette dernière expérience, que ce jour-là le ciel étant couvert, la terre n’était point réchaufFée par les rayons du soleil.
Enfin j’allumai ces feux l’un après l’autre , à la manière ordinaire : ils s’enflammèrent comme ceux de Barigazzo , avec une sorte de bruisse- ment. Les flammes couvrirent les deux aires , s’élevant toutes à-peu-près à la même hauteur,
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c’est-à-dire à un pied et demi environ. Leur cou- leur au centre était rougeâtre ; aux limbes , elle paraissait azurée. Au moyen de deux chapeaux de feutre rabattus et liés ensemble , que je fis passer et repasser rapidement sur elles , je par- vins à les éteindre. Alors je creusai à la place de chaque aire deux fosses , auxquelles je don- nai une plus grande circonférence et quatre pieds de profondeur.' La terre , quoique moins dure dans l’intérieur qu’à la superficie , n’avait aucune moiteur. Cependant elle était fortement impré- gnée de l’odeur du gaz hydrogène. Les deux fosses étant achevées , j’y laissai tomber un mor- ceau de papier allumé 5 aussi-tôt les flammes se réveillèrent plus fortes qu’auparavant , mais pas * autant que je m’y serais attendu , d’après l’ex- périence de Barigazzo. Circonscrites dans leurs premières limites , elles n’occupaient que le centre des fosses , c’est-à-dire l’enceinte de leur aire 5 tout au plus avaient-elles acquis le double de leur volume précédent; elles étaient devenues presqu’entièrement rouges à raison de leur plus grande densité , et leur chaleur avait augmenté en proportion. Une branche de hêtre verte jetée au milieu de ces flammes commença subitement à fumer ; bientôt elle s’alluma , confondit ses flammes avec celles de l’incendie > et finit par se réduire en cendres.
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Je ne poussai pas plus loin mes expérience^ sur les feux de Yetta , et croyant avoir passé en revue tous les phénomènes de ce genre qui existent dans le pays , j’allais m’en retourner , lorsque mes guides m’apprirent qu’il y avait aux environs trois autres feux dits délia Raina . Le fait excita d’autant plus ma curiosité qu’il n’était encore connu que des seuls habitans de l’endroit. Ces trois feux avaient leurs foyers sur la croupe de la même montagne; ils ne brûlaient pas en ce moment , mais le fluide aériforme qui leur donnait naissance répandait au loin l’odeur qui le caractérise. Je n’eus pas besoin cette fois que l’on me désignât leur place , je la reconnus de quarante pas à la seule couleur des pierres dont , elle était encombrée. Ces pierres paraissaient rouget, tandis que les circonvoisines conservaient leur couleur grise naturelle. L’aire du premier de ces feux avait onze pieds de circonférence ; en y laissant tomber un brin de paille allumée, elle s’enflamma toute entière avec une sorte de bruissement : on eût dit de plusieurs fascines qui auraient pris feu tout-à-coup. Les flammes de cet incendie , bien plus étendu que celui de Vetta , s’élevaient à quatre pieds et demi de hauteur ; leur frémissement se faisait entendre à soixante pieds de distance , et leur odeur se propageait encore plus loin ; quoique le soleil
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DANS LES DEUX SICILE S. fût caché par les nuages , on voyait régner au- dessus d’elles cette vibration aérienne , cette va- peur vacillante que j*avais déjà remarquée sur les feux de Barigazzo : leur couleur dominante était un rouge vif au centre , avec des teintes bleuâtres sur les limbes.
Les foyers des deux autres feux , situés un peu plus haut , avaient moins d’extension , ce qui parut après les avoir allumés l’un après l’autre. Ils occupaient tous les trois un terrain égale- ment aride et poudreux. Curieux d’en exami- ner les couches intérieures, je retournai au pre- mier comme le plus spacieux. Mais avant tout , il fallait éteindre l’incendie 5 faute d’eau , j’ex- citai avec plusieurs chapeaux un vent très- fort 5 ce moyen ne me réussit point 5 je crus mieux faire en jetant sur l’aire ardente une grande quantité de terre et de pierres ; mais les flammes étouffées dans un endroit reparais- saient dans un autre , et quand je parvenais à leur fermer ces nouveaux passages , elles trou- vaient moyen de s’en pratiquer ailleurs. A force de travail, je pensai une fois les avoir détruites 5 mais un moment après elles percèrent de toutes parts , et il ne me fut plus possible de songer seulement à m'y opposer. Alors je pris le parti de faire creuser le terrain en dépit d’elles > au
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moyen de pioches à longs manches qui mettaient les travailleurs hors de leurs atteintes. La fosse dont le circuit embrassait Taire des feux fut ou- verte jusqu’à la profondeur de cinq pieds et demi > et l’incendie pendant ce travail s’accrut du double. La couche de terre fut trouvée aride par soixante et dix-sept pouces $ plus bas elle parut molle , mais sans être imbibée d’eau. A quatre pieds et demi de profondeur, les pierres sablonneuses étaient plus serrées les unes contre les autres , plus grosses qu’à la superficie du sol; à cinq pieds et demi ? elles ne formaient qu’un seul bloc 5 et selon toute apparence , ce bloc était lié aux grandes masses qui constituent la charpente de la montagne.
S’il fut impossible de creuser plus avant avec les pioches, à cause de la résistance de la pierre , l’obstacle même donna lieu à une observation importante. En examinant ce bloc, j’y découvris cinq fissures , qui se trouvèrent tout juste les seules issues par où sortaient les flammes de l’incendie. Son aliment, le gaz hydrogène, ne provenait donc point de la croûte terreuse de la montagne ; mais il émanait de la roche qui en forme le noyau. Une réflexion s’offrit à moi : d’où pouvait dériver celui des autres feux cir- convoisins , si ce n’est de ce même noyau ? La
DANS LES DEUX SICILE S. l35 couche de terre avait-elle assez d’épaisseur pour renfermer la masse de substances génératrices de ce fluide ? En admettant avec Boccone que sa première inflammation n’eut lieu qu’en 1666, comment supposer que ces substances ne se fussent pas épuisées pendant ce laps de temps , si véritablement la couche terreuse en eût été le seul réservoir ?
En 1719 , quand Galeazzi visita les feux de Barigazzo , les habitans lui dirent que ces feux avaient sans doute des communications souter- raines avec ceux de Vetta ; car, ajoutaient-ils, les uns cessant , les autres redoublent. Cette opinion règne encore taDt à Barigazzo qu’à Vetta. Le jour de mon arrivée , les habitans de ce der- nier village voyant que j’avais allumé à-la-fois les cinq feux de leur pays , me prévinrent que si celui de Barigazzo brûlait en ce moment, sa vigueur devait être bien afFaiblie. Curieux de vérifier le fait , je me transportai le soir même à Barigazzo ; mais je trouvai le feu tout aussi ani- mé que je l’avais laissé le matin. Le lendemain de très-bonne heure je le fis éteindre , et je retournai à Vetta ; mais les feux de Vetta brûlaient avec au- tant de vigueur que la veille. Cependant je ne suis point éloigné d’admettre une correspondance in- térieure entre ces feux 5 je les considère , avec
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ceux de Y Orto delV Inferno et de la Sponda del Gatlo y comme les soupiraux d’un gaz hy- drogène qui suit invariablement divers canaux souterrains , et provient d’une grande et unique minière ensevelie dans la roche sablonneuse des monts circonvoisins. Dans cette hypothèse, l’inflammation d’un feu ne saurait nuire à un autre , car ces canaux débouchant à l’air libre, soit que le gaz s’enflamme ou non , il ne con- tinue pas moins d’en sortir en égale quantité.
En venant cette seconde fois à Vetta, je m’ap- perçus que les deux feux à qui j’avais donné plus d’extension au moyen de l’excavation de leur aire , répandaient plus au loin leur odeur et leur chaleur. Les crevasses du massif de roche par où passait le gaz hydrogène étaient devenues noires par la suie qui s’y était attachée ; les parois de la fosse en étaient teintes , sur-tout dans les endroits où les flammes se portaient avec le plus de violence. Cependant on n’appercevait aucune fumée; la vapeur vacillante qui régnait au-dessus des flammes paraissait , à la clarté du soleil , s’élever à deux cent cinquante pieds. Ce météore qui accompagne toujours les feux de ce genre , je le crois produit, et par la matière fuligineuse extrêmement raréfiée, et par des va- peurs aqueuses nées de l’inflammation du gaz.
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Ainsi qu’à Barigazzo , on dit à Vetta que les temps pluvieux font croître ces flammes. Cette opinion est ancienne , puisqu’elle est rapportée dans la relation de Boccone. Un troisième et dernier voyage dans le pays me rendit témoin du fait suivant. C’était le 17 du mois d’août à midi ; un nuage , en épargnant Barigazzo, versa pendant une heure , sur Vetta et les environs, une pluie douce sans vent et sans tonnerre. Je m’approchai des feux , qui brûlaient tous les cinq à- la-fois 5 d’abord je n’apperçus en eux aucune augmentation , soit en hauteur , soit en largeur ; mais sur la fin de la pluie , ils devinrent sensible- ment plus grands ,plus bruyans ; ce redoublement dura environ trois heures, après quoi ils revinrent à leur état ordinaire. Ne pouvant attribuer celte anomalie qu’à la chute de la pluie , et me rap- pelant ce que j’avais observé dans les mêmes circonstances à Barigazzo , je sentis mes doutes diminuer, et j’appris que si les opinions vulgaires manquent quelquefois de fondement, elles mé- ritent au moins la peine d’être vérifiées.
Quoique la réunion de tous ces faits montrât clairement que le générateur de ces groupes de flammes était le gaz hydrogène , il convenait cependant d’en recueillir une certaine quantité pour le soumettre à l’analyse chimique. Le pre-
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mier moyen que je mis en usage fut celui qui m’avait si bien réussi à Barigazzo. Ayant éteint quelques - uns de ces feux les moins considé- rables , je plantai la pointe de mon tube dans leurs aires , par-tout où je voyais quelque petit vide , et où je sentais sur le revers de la main un souffle léger ; mais aucun fluide n’entra dans la vessie, dépouillée d’air atmosphérique et atta- chée à l’extrémité du tube : creuser un petit bassin dans l’aire d’un de ces feux et le rem- plir d'eau , fut ma dernière ressource. Le torrent Dragone coulait à quelque distance de là. Par bonheur la pluie venait de l’enfler suffisamment pour que je pusse y puiser plusieurs seaux que j’allai verser dans le bassin ; les quatre premiers furent absorbés, tant la terre était aride et spon- gieuse 5 à force d’en ajouter de nouveaux , je parvins à le remplir : l’eau s’y maintint assez pour me donner le temps de recueillir à sa sur- face les bulles nombreuses de gaz qui s’y éle- vaient , et d’en remplir deux flacons que je portai avec moi à Barigazzo.
Ici se termine ce que j’avais à dire sur les feux de Vetta et de la Raina. Il n’en existe pas d’autres dans le canton ; mais je joindrai à ces notices la découverte d’une autre source très- abondante de ce fluide aériforme , que j’ai été
DANS LES DEUX SICILE S. l3$ le premier à convertir en un feu permanent. Elle se trouve sur les confins du Bolonnois près • Trignano , dans un lieu nommé la Serra dei Grilli , à trois milles de Fanano. Là , sur un terrain argileux , dénué de plantes , entrecoupé de petites mares , débouche un courant de gaz hydrogène , qui dans les endroits secs se ma- nifeste par de légers sîfïlemens , et dans les en- droits marécageux par des bulles qui éclatent à la surface de beau. Ce courant est tel qu’il surpasse en volume ceux réunis de Barigazzo r de Vetta et de la Raina. Le local en est très- connu ‘des bergers ; ils l’appellent le lieu qui bouillonne et qui souffle ; mais aucun d’eux ne l’avait encore vu brûler. Dans quel étonnement je les jetai, lorsqu’en approchant une poignée de paille enflammée de cette terre, ils la virent tout-à-coup se couvrir de feu dans le circuit de dix-neuf pieds ! Les flammes s’étendant des surfaces sèches aux surfaces marécageuses, ne formaient qu’un seul corps $ elles ne s’élevaient pas beaucoup : les plus grandes n’avaient guère qu’un pied et demi de hauteur. Je ne parlerai pas de leur couleur , de leur odeur , de leur activité , &c. rien ne les distinguant à l’extérieur des flammes de ce genre dont j’ai donné plus haut la description. Les bergers me montrèrent, à peu de distance , un autre espace de terrain
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sur une colline en face du Panaro, qui autrefois u disaient- ils > produisait beaucoup de ces sortes de vents , et n’en rendait plus actuellement , à cause d’un éboulement considérable qui l’avait recouvert à une grande hauteur.
Ce fut là le seul voyage que je fis à la Serra dei Grilli j mais j’appris ensuite par une per- sonne qui y avait passé trois jours après , que les feux dont j’avais été le promoteur brûlaient encore : je ne doute pas qu’ils ne continuent , tant qu’une cause extérieure quelconque n'en provoquera pas l’extinction.
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CHAPITRE XXXVIII.
Des feux de V~ elle] a et de Pietra - Malet.
Fontaine ardente du Dauphiné.
Les montagnes du Modénois ne sont pas les seules en Italie qui offrent le spectacle de ces feux singuliers 5 celles de Pietra-Mala jouissent à cet égard d’une ancienne célébrité , et il y a peu d’années qu’un semblable phénomène fut découvert à Velleja dans les collines de Plaisance» Quoique les expériences pour recueillir le fluide aériforme de ces dernières collines et l’enflam- mer , soient dues au curé de Yelleja, cependant nous ne devons pas moins savoir gré à Volta , l’auteur des Lettres sur V air inflammable des marais , de s’être transporté lui-même sur les lieux pour examiner le phénomène , et le faire connaître au public. Ce physicien nous apprend que l’odeur de ce gaz en combustion ne difFérait point de celle du gaz inflammable des fossés, qu’il produisait un peu de suie , qu’il brûlait d’une flamme bleuâtre, mais un peu claire, et plus grande que celle du gaz des eaux stagnantes 5 qu’il ne s’allumait point par l’étinçelle électrique ,
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à moins d’être mêlé avec l’air atmosphérique dans la proportion de huit parties de cet air pour une de gaz (1).
Yolta visita les feux de Pietra-Mala en 1780. Beaucoup de voyageurs en avaient donné avant lui diverses relations 5 mais il prouva le premier que ces feux étaient alimentés , non par des ex- halaisons sulfureuses ou bitumineuses, comme on l’avait dit jusqu’alors , mais par le gaz hydro- gène.
On lit dans le Journal de physique de Rozier , t. XXIX , année 1786 , une dissertation du comte de Razoumowsky qui confirme les preuves de Yolta , mais élève en même teiüps quelques diffi- cultés touchant ses observations : je les exami- nerai plus loin ; ce qui me frappe en ce moment est un effet très-singulier de ces feux rapporté par Razoumowshy. Après avoir observé que les fragmens de pierres qui gisent sur leur foyer, sont des débris des rochers de cette partie des Apennins composée de couches de pierres mar- neuses ou calcaires, il ajoute « que quelques-uns »de ces fragmens ont tous les caractères d’une » véritable calcination ; que d’autres montrentdes t traces encore plus évidentes et plus marquées
(1) O p us. Scelt. di Mil.
DANS LES DEUX SI CILES. l/j3 »de Faction du feu 5 qu’ils offrent des parties » vitreuses en plusieurss endroits 5 que leur masse » est noire , et presque par-tout remplie de bour- » soufflures et de porosités
»Ces couches marneuses et calcaires , conti- »nue-t-il, sont entrecoupées de lits d’un grès » micacé gris, ou coloré en rouge ou en brun, » argileux ou plus ou moins calcaire, qui rougit »ou noircit au feu. Les fragmens de ce grès que »que j’ai retirés de la flamme de Pietra-Mala, »baontrent des vestiges d’altération moins con- sidérables que les pierres dont je viens de faire » mention, mais qu’on ne peut pas plus mécon- naître. Quelques-uns se sont aglutinés , et ont » éprouvé un léger degré de fusion • d’autres se »sont couverts d’un enduit vitreux ».
En supposant que ce voyageur ait bien vu ( et on doit l’attendre d’un homme aussi éclairé, connu d’ailleurs d’une manière avantageuse par ses ouvrages ) , j’avoue que le fait de la vitrifi- cation m’étonne , sur-tout après ce que j’ai si attentivement observé moi-même des effets de ces sortes de flammes , soit à Barigazzo , soit à Yetta et dans les environs. J’ai remarqué , à la vérité , un principe de calcination , une couleur rousse dans les fragmens , soit de pierre sablon- neuse , soit d’autre roche qui se trouvent dans
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Voyages leurs foyers , mais en aucune circonstance je n’y ai apperçu , même avec l’aide d’une bonne loupe , le moindre signe de vitrification ou de simple fusion. Quand j’ai provoqué l’accroissement des feux de Barigazzo,il n’en est résulté autre chose, sinon qu’il a fallu moins de temps aux pierres sablonneuses pour s’y colorer en rouge , et aux calcaires pour s’y réduire en chaux. Cependant ces feux étaient bien autrement actifs que ceux de Pietra-Maîa , dont la faible température , sui-* vant le calcul de Razoumowsky , ne transmet aux corps qu’un degré de chaleur de moitié moindre que celle communiquée par un des plus faibles de nos feux artificiels , tels qu’un feu de cheminée ordinaire .
Mais peut-être avaient-ils autrefois une plus grande intensité ? peut-être jouissaient-ils d’une énergie capable d’opérer la vitrification des pierres enveloppées dans la sphère de leur acti- vité ? Ce doute m’est venu, et pour l’éclaircir, j’ai cru devoir compulser les voyageurs qui ont fait mention de leur existence , en commençant par ceux qui ont précédé immédiatement Ra- zoumowsky , et remontant successivement aux plus anciens.
L’auteur des Lettres sur l’air inflammable des marais observe que les flammes de Pietra-Mala
sont
BANS LES BEUX SICILES. sont très-légères , très- déliées ; qu’elles brûlent un peu les souliers ,• que leur ténuité est cause qu’on ne les voit presque point à la clarté du soleil .
Diétrich, dans ses annotations sur Ferber, tout en disant qu’elles sont très-vives , qu’elles con- sument le bois , le papier , et d’autres matières inflammables, avoue cependant qu’elles donnent peu de chaleur.
En 1772 , époque où elles furent visitées par Ferber, ce naturaliste les trouva très-volatiles; toutefois il observe que les pierres argileuses et marneuses posées sur leurs foyers se dur- cissent par la calcination , et les pierres cal- caires deviennent tendres et se réduisent en poudre (1).
Plusieurs années auparavant , Scipion MafFei les avait décrites. Ces flammes , dit il, ont un peu moins d’intensité et d’activité que les flammes ordinaires ; cependant elles brûlent tout ce que l’on pose sur elles (2).
Biancbini s’y transporta en 1706. Les détails qu’il donne de ce phénomène servent mieux à
(1) Lettres sur la minéralogie de l’Italie.
(2) De la formation de la foudre,
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faire connaître ce qu’il était à cette époque , que toutes les relations précédentes à nous le repré- senter tel qu’il existait au temps de leurs auteurs, sans en excepter Yolta. Nous jetâmes sur ces flammes ardentes , dit Bianchini, des branches d’épines et autres arbrisseaux , qui brûlèrent de la même manière que si on les avait je- tées dans le feu ordinaire. Filles durcissent les mottes de terre et les pierres gisantes sur leur foyer ; en communiquant aux autres une couleur plus brûlée que celle qui se trouve dans les mottes de terre et les autres pierres voisines . Une chose digne de remarque dans la relation de cet académicien^ /c’ est que les flammes dispersées çà et là en vingt endroits difFérens , occupaient un espace d’environ cent trente pieds quarrés (i).
On trouve dans l’ouvrage de Faîlope, intitule de The r mis , le passage suivant : « Aux envi- erons de Florence, sur une montagne près du » château de Fiorenzole , est un feu qui brûle sans » cesse* mais pendant le jour il est éclipsé par la » lumière du soleil , et l’on n’en voit que la fu- »mée (a) ». Et on lit dans Cardan : « Ce feu qui
(1) Mémoires de FAcad. des Sciences, année 1706.
(2) In agro Florentino, in monte quodam qui est prope
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DANS LES DEUf SICILE S. 1 47 »se cache par intervalles, et ne se rend visible »que la nuit, tel que nous l’observâmes dan^ » l’Apennin de Mugeilan, ne fait aucun mal ni »aux arbres, ni aux* plantes. (1)».
Je pourrois citer un plus grand nombre d’au- teurs , mais je m’en abstiens, parce que leurs relations étant à-peu-près les mêmes que les précédentes, n’apprennent rien de plus sur la question qui nous occupe. Que résultera-t-il de ces recherches ? rien sans doute qui puisse don- ner lieu de croire que les feux de Pietra-Maîa , étaient plus actifs autrefois qu’ils ne le sont au- jourd’hui. Cette légèreté y cette ténuité y qui leur étoient propres, cette peine à les apperce- voir pendant le jour , ce peu de chaleur qu’ils donnaient, cette intensité inférieure à celle des flammes ordinaires , sont des circonstances qui prouvent que leur puissance à ces diverses épo- ques ne surpassait point celle dont ils jouissent aujourd’hui. On trouve à la vérité dans les mêmes relations que les corps combustibles y brûlaient
castellurriFlorentiolam vocatum, evomitur continuo jgnis, quamvis dienpn appareat nisi fumus , prope magnum solis lumen. De Thermis.
(i) Ignis qui interdiu latet , et solum noctu videtur, quemadmodum in Apennini Mugellano vidimus,innoxius est arboribus , atque etiam herbis. De Subtil.
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comme dans le feu ordinaire > que la terre et les pierres argileuses s’y endurcissaient , et les calcaires s’y réduisaient en poudre ; mais tous ces effets s’obtiennent à un degré de chaleur plus faible que celui de nos foyers.
Revenons maintenant aux vitrifications obser- vées par Razoumowsky : puisque nous ne pou- vons nier qu’elles ne soient l’ouvrage des feux de Pietra-Mala, il faut bien que nous convenions avec ce naturaliste , qu’un calorique tempéré peut produire à la longue tous les effets connus de la fusion, de la vitrification , &c. Les preuves de ce fait que nous donne ici la nature , je les ai retrouvées dans mes propres expériences , qui montrent qu’un feu de fourneau maintenu dans un degré d’intensité toujours constante, toujours égale, mais trop faible pour fondre en peu de jours les substances pierreuses exposées à son action , réussit cependant à en opérer la fusion au bout d’un plus long terme sans qu’il soit né- cessaire d’augmenter son activité (1). Que si les feux de Barigazzo et autres lieux circonvoisins ne vitrifient point les pierres gisantes sur leurs foyers, cela vient probablement de la nature meme de ces substances moins faciles à se laisser
(i) Voyez le chapitre XXIII de cet Ouvrage.
DANS LES DEUX SICILE S. 1 49 altérer par cet élément que les roches de Pietra- Mala.
Razoumowsky revient plusieurs fois à cette observation pour l’appliquer au feu des volcans ; il pense que ce feu n’a pas besoin d’être aussi actif et aussi violent que l’ont cru quelques au- teurs, pour produire les plus puissans effets ; qu’il n’agit au contraire que lentement et pour ainsi dire par degré comme celui de Pietra-Mala. Quand j’ai traité moi-même cette question , j’ai rapproché, comparé les faits $ si j’ai reconnu et avoué quelque circonstance où le feu volcanique semblait montrer peu d’activité x je l’ai vu dans un bien plus grand nombre de cas donner tous les signes d’une grande énergie (1). Je suis donc loin d’admettre la conclusion trop générale de ce physicien ; au reste, je m’étonne qu’après avoir découvert que le gaz hydrogène en combustion produit à la longue la vitrification des pierres , il n’ait pas songé que le même agent pouvait pro- duire des effets semblables dans les volcans où sa présence se manifeste souvent. Voici ce que m’é- crivait à ce sujet Sennebier de Genève 5 sa lettre est du 21 septembre 1793. « Vous devriez , me » disait-il , faire quelques expériences pour éprou-
(1), Voyez le même chapitre.
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»ver îa force du calorique du gaz hydrogène ^ » peut-être